Mes mémoires d’Arédien (1946-1964)

« Les choses que l’on a vues jadis, dans l’enfance surtout, subissent une déformation, une transfiguration,[…]. Elles font briller les souvenirs, elles sont comme ces gouttes de résine que nous aimions à décoller du tronc des cerisiers, surtout celles qui enfermaient une abeille ou un moucheron. » Gilles Lapouge, Le bois des amoureux

 

Je suis né un le 20 octobre 1946 à la maternité de l’hôpital de Saint-Yrieix la perche. Ne me demandez pas si je suis scorpion, balance ou écrevisse, je n’en sais rien. Mais les balances et les écrevisses, je vous en parlerai plus loin. Ce jour là était un dimanche. Je sais que sont nés un 20 octobre, 1854, Arthur Rimbaud à Charleville et Alphonse Allais à Honfleur, ce qui ne vous en apprendra pas plus sur ma vie que la balance ou le scorpion. Alors je vous propose de prolonger votre lecture.

Je suis né avec une grosse tête. Quand on m’achetait un béret, le vendeur disait que j’avais la bosse des mathématiques. Les vendeurs sont prêts à énoncer n’importe quelle bêtise pour vendre ! En fait, je n’ai pas eu la chance de naître trois jours plus tard comme Didier Nordon qui a fait une multiplication exacte le jour même de sa naissance, puisqu’elle a eu lieu le 23.2.46, jour où l’Assemblée générale des Nations Unies se réunissait pour la première fois et notre République changeait de numéro.

 

Mon père Edmond Habrias est né à Saint-Yrieix un 21 comme ma mère, en mai 1909. Il était le fils d’Antoine Habrias né en 1878 et décédé en  1938 et de Marie Marguerite Tallet née en 1887 et décédée en 1965. Je n’ai donc pas connu mon grand-père paternel. J’ai appris qu’il était mort suite à une chute d’un cerisier, un arbre dont je me suis toujours méfié. Je ramasse les cerises en gardant les pieds sur terre. Mon père avait donc 37 ans à ma naissance. Son père avait 31 ans à sa naissance. Il était temps ! Ce qui fait que je n’ai pas le souvenir de mon père avec des cheveux sur le haut du crâne. Mon grand-père était de Vialle, commune de Jumilhac. Et ma grand-mère de Bourdoux dans la même commune. Mon grand-père a fait construire une petite maison à Bourdoux pour loger ses beaux-parents. J’ai hérité de cette maison. Il y avait à la maison de Saint-Yrieix de grandes photos de militaires. J’ai compris assez vite, étant donné que plusieurs étaient en uniforme, qu’ils étaient morts à la guerre. Je pense qu’il s’agissait de frères de ma grand-mère morts à la guerre de 14, l’un dans la Marne, l’autre dans le Pas-de-Calais. Ma grand-mère a toujours été habillée de noir. Elle a gardé le deuil de mon grand-père toute sa vie. Mon grand-père était cordonnier à Bourdoux avant de devenir « cuir & crépins » à Saint-Yrieix. Cela m’a étonné, un cordonnier dans un si petit village. En fait, avant la guerre de 14, il y avait des artisans un peu partout. Bourdoux par exemple, avait plusieurs forgerons. On comprend. C’est qu’à l’époque la plupart des déplacements se faisaient à pied. Du côté de ma grand-mère, mes ancêtres étaient cultivateurs, « Propriétaire », taillandier. Le taillandier est spécialisé dans la confection des outils tranchants. « Propriétaire » est une mention qu’on peut encore voir sur de vieilles camionnettes dans la région de Saint-Yrieix. Tout un métier !

 

Ma mère  Marguerite Bourzac est née le 21 juillet 1916 à Excideuil, 27 km au sud de St-Yrieix, en pays de calcaire alors que St-Yrieix est en pays schisteux et granitique. Elle était la fille de Cécile Virefléau, née à Anlhiac, à côté d’Excideuil en 1897, et d’Armand Bourzac, né à Excideuil en 1891 et décédé dans cette même ville en 1943. Je n’ai donc pas connu mes deux grand-pères. J’ai connu cependant un pépé, « pépé Mazin », le second mari de ma grand-mère, né à Payzac en 1883. Mes grand-parents se sont mariés à Anlhiac en 1915. Je viens d’apprendre pourquoi mon grand-père s’appelait en fait Dupuy Bourzac comme il est noté dans des actes de naissance. Il s’appelait

Armand Dupuy à sa naissance et a été reconnu par son père, à un an, au mariage de

ses parents. Dupuy est alors devenu un prénom. Il était un des trois enfants de Bourzac Eugène, né en 1865, maçon et d’Anna Dupuy née en 1892. Son père était Bourzac Jean, tailleur de pierres, né en1827, lequel était le fils de Bourzat Mathieu, né à Excideuil en 1852. Curieusement, dans ses descendants, on ne trouve qu’une seule personne ayant conservé l’orthographe  Bourzat.  Il fut photographe, électricien puis commerçant.

Ma mère était l’ainée de trois garçons et de trois filles. Ma grand-mère a aussi eu une fille, Irène, décédée peu après la naissance. Les oncles et tantes sont Pierre (dit Pierrot) qui fut charcutier puis agriculteur, Louise (Louisette), dont le premier mari fut Henri Tallet, Emery (Néné) boucher, Armande (Marie), Paul (Louis) marié à Madeleine Tallet, menuisier. Les deux Tallet sont de la famille à ma grand-mère paternelle. Pendant longtemps j’ai eu de la peine à comprendre. Michel Tallet et sa femme Marguerite, pour lesquels fut construite la maison de Bourdoux dont je reparlerai, étaient les grand-parents de ma tante Madeleine. Je pense que les rencontres se faisaient souvent à l’occasion des mariages.

 

Mon grand-père était d’une famille de tailleurs de pierres. Mon arrière-grand mère, nommée Audoineau, était d’une famille de forgerons. C’est un Aubin Audoineau qui va créer en 1935 la fonderie d’Excideuil, les actuels établissements Lacoste. J’ai pu voir la minuscule forge de mon ancêtre Guillaume Audoineau à Anlhiac. Pépé Mazin lui était retraité des chemins de fer. On en reparlera.

 

Mariage de mes parents

Il a eu lieu le samedi 21 avril 1945. J’ai sous les yeux la première page du Monde de ce jour. Il valait 3 francs. Sur 4 colonnes, le titre est « Les blindés de Koniev  à 25 Km. De Dresde, Leipzig est tombé, de même que Halle. La conquête de Nuremberg, dévoré par l’incendie, s’achève. La pointe de Grave est libre d’ennemis. En Wurtemberg, les troupes de de Lattre de Tassigny ont pris Tubingue. »

Si je suis la doctrine catholique, dix mois plus tard j’étais en route. Celle-ci a évolué. Pour Saint Augustin, la vie commençait à la naissance, pour St. Thomas d’Aquin, qui enseignait au XIIIe siècle,  le fœtus masculin devenait une personne après 40 jours, le féminin après 80 jours, et pour Saint Bonaventure, son contemporain, à la conception. Le droit romain lui nous a transmis un adage que j’ai appris lors de ma première année de fac : « infans conceptus pro jam nato habetur quoties de commodis ejus agitur » (l’enfant conçu est tenu pour né dès lors qu’il y va de son intérêt). Mais il ne se place pas sur le même terrain. Le lecteur comprendra que nous portons une grande attention à l’exactitude de nos propos. On lui doit bien cela. En tout cas, né le 20 octobre 1946, je n’ai eu un an que le 20 octobre 1947. Tout le monde en conviendra dans notre société. Ça j’en suis sûr. Quoique ! Avant le dernier changement de siècle, il fut accroché à la façade du Centre Pompidou à Paris, un compte à rebours qui considérait que l’on entrait dans le XXIe siècle lors du passage à l’an 2000. La fameuse « exception française » ? Des journaux de la perfide Albion n’ont pas manqué de se moquer des mangeurs de grenouille. La France est entrée dans le XXIe siècle, le 1er janvier 2001, sinon il faut corriger tous les livres d’histoire ! Et le XXIe siècle se terminera le 31 décembre 2100. La ville de Nantes n’a pas fait mieux. On dira que c’est la faute à Paris !  Je viens de revoir la plaque qui a été apposée sur le « Grenier du siècle ». Voici ce qui y est écrit : « …y sont entreposés 11855 objets ayant appartenu à des contemporains du XXe siècle, collectés du 1er octobre au 31 décembre 1999 et déposés dans ce lieu pour un siècle. Le 31 décembre 1999 aux douze coups de minuit le mur a été clos et simultanément le Lieu Unique (il s’agit de l’ancienne usine LU réaménagé en lieu culturel) a ouvert ses portes. La ville de Nantes s’est engagée lors du Conseil Municipal des 14 et 15 décembre 2000 à rouvrir le Grenier du siècle le 1er janvier 2100 à minuit ». Je possède un récépissé à transmettre à mes enfants. Ceux-ci pourront prendre connaissance des deux objets que j’ai déposés mais ceux-ci resteront la propriété de la ville de Nantes. On peut noter que sur la plaque « 1er janvier » est écrit sur une étiquette et avec une fonte différente du reste du texte, pour cacher une autre date. C’est sans doute qu’on s’est aperçu de l’erreur. Mais qu’il était difficile de faire du XXIe siècle un siècle de 101 ans. On ouvrira donc le grenier alors qu’on sera toujours au XXIe. Voilà ce que c’est que d’être dans le siècle de la vitesse. On accélère le temps. Alexandre Vialatte qu’on ne lit pas assez, lui, disait que la « vitesse accélère le retard ». Et voilà ce que c’est que d’avoir supprimé les problèmes d’intervalles dans l’enseignement primaire. Qu’en ont pensé mes instituteurs des Casernes (l’école primaire à Saint-Yrieix était logée dans une ancienne caserne) ? Peu vous importe, je m’en doute bien. Ce que vous attendez c’est que je vous dise ce que j’ai mis dans le grenier. Vous ne pensez pas pouvoir attendre la fin du siècle même raccourci du fait de la dégradation de notre École qui n’apprend plus les élèves à traiter des bornes et intervalles. Il s’agit d’un trombone. Pas un trombone à coulisse, mais un trombone coulissant. Cette petite attache métallique, inventée en 1900 par  le norvégien Johan Waaler,  qui permet de relier des feuilles de papiers, d’accrocher une note à une page, etc. Il nous est dit depuis plusieurs années qu’avec « le numérique » nous allons vers une société sans papier. Je me suis dit que, peut-être, le trombone serait aussi peu connu à l’aube du XXIIe siècle que la couade l’est par nos compatriotes aujourd’hui. Le second objet déposé est une chanson écrite en langue limousine avec la traduction en français, le tout manuscrit par mon père. Dans 50 ans, le patois limousin sera une langue morte. Si des occitanistes nous lisent, je les vois froncer les sourcils. Nous en reparlerons.

 

La maison de Saint-Yrieix

 

Nous habitions au 2 place du marché.

La maison avait 3 étages. Elle les a toujours. A l’arrière était la cage d’escalier. Les pièces donnaient sur la rue. Au rez-de-chaussée, il y avait le magasin. Quand j’étais tout jeune, il avait un plancher et la nuit il était fermé par des contrevents fixés avec des chevilles en fer. Lors du décès de ma grand-mère paternelle en 1965, le cercueil a été installé dans le magasin. Les rayons de boites de chaussures ont été recouverts de tentures noires posées par les Pompes funèbres. A l’arrière du magasin, il y avait une sorte de couloir, parallèle à la rue, où on trouvait une ancienne cheminée où nous mettions les pommes de terre que nous livrait le fermier une fois l’an. Plus tard, mon père installera son banc de cordonnier dans ce réduit. Sur la droite, en partie sous l’escalier, il y avait ce qui faisait office de cave. Nous y conservions les fromages dans un fromager, le fut puis les bouteilles de freinette, quelques bouteilles de “ vin bouché “ (par opposition au vin quotidien, pris à la tireuse au magasin DOC ou plus tard, capsulé) et aussi les légumes.

Au premier étage, il y avait la cuisine. Où on trouvait un petit évier avec un robinet d’eau froide, un buffet comme on en voit dans bien des maisons à l’époque, une table en merisier, des chaises à assise en paille, la cuisinière à bois, un réchaud à gaz. La cuisinière de couleur verte, disposait d’une bouilloire incorporée. Devant le foyer ouvert, mon père me faisait griller des tartines de pain à la pointe d’un couteau “ 108 Girodias “. C’est dans cette cuisine que ma mère nous donnait la douche dans le tub. La cuisine n’avait pas de fenêtre. Elle était séparée de la salle à manger par une cloison dont les trois quarts étaient vitrés, en grande partie par des vitres dont la surface était faite de petites pyramides pointues. J’ai conservé la sensation que me donnait le passage du bout des doigts sur ces vitres. Un couloir permettait éventuellement de passer dans la salle à manger sans passer par la cuisine. Dans ce couloir nous accrochions nos vêtements. La salle à manger donnait sur un balcon qui faisait toute la largeur de la maison. Il était surmonté d’un cadre métallique où s’accrochait une vigne de raisin blanc. Le pied de vigne se trouvait contre la maison sur le trottoir. Dans la salle à manger, il y avait un buffet. Je retrouverai le même chez ma belle-mère à Rezé les Nantes. Dans ce buffet, le service en porcelaine de Limoges à petites fleurs et un autre à filets d’or, les verres à pied légèrement sculptés, les couverts en argent. Sur le sommet du buffet étaient stockées dans un carton des ventouses. Une table et des chaises à assises en cuir de même style que le buffet. Un buffet bas en merisier que nous nommions une commode. Dans les tiroirs de cette commode, il y avait les emprunts russes et des boites de grandes pièces de monnaie en argent. Une petite table surmontée d’une étagère servait de bureau avec un encrier et un plumier. Sur l’étagère il y avait le Petit Larousse de l’année xxx avec ses pages roses des locutions latines et étrangères, de grands  livres de comptes avec leurs lignes bleues et rouges, et les livres que ma grand-mère empruntait à la bibliothèque paroissiale. Il fut un temps où mon oncle et ma tante, la sœur de mon père, ont habité le troisième étage. La salle à manger servait alors de chambre à ma grand-mère. Et je ne dois pas oublier l’horloge comtoise. Un jour, le fil tenant le poids s’était rompu et nous avions été réveillés en pleine nuit par le bruit de sa chute. Alors mon père a installé des bidons d’huile vide pour amortir une autre chute éventuelle. Sur un mur, il y avait un grand miroir qui reposait sur une cheminée. Sur cette cheminée une pendule et sa clé de remontage.  Et enfin, j’allais l’oublier, une machine à coudre Singer. J’aimais bien m’asseoir sur la large pédale et y faire mes premiers travaux pratiques sur le passage d’un mouvement vertical à un mouvement rotatif.

Il y avait donc trois horloges à la maison, dont deux pendules. Une horloge en marbre avec deux personnages de chaque côté dans un métal qui devait être du maillechort, trônait sur la cheminée en marbre. Cette horloge fonctionnait mal. Mais l’horloge du foyer c’était LA pendule, qui était une Comtoise. Le cadre en bois peint cachait le mécanisme que mon père nous dévoilait quand il réglait la pendule sur l’heure de l’horloge de l’église dont nous entendions très bien la sonnerie. Cette dernière était réglée par un horloger de Saint-Yrieix que nous avions une fois rencontré lors de nos expéditions sur le chemin de ronde de l’église. La comtoise disposait de deux mécanismes, l’un pour le mouvement et l’autre pour la sonnerie. Au-dessus de la cage du mécanisme, il y avait le timbre, comme une tasse à l’envers, tenu en son centre par une tige métallique.

L’entrainement était effectué par deux poids en fonte, la régulation étant assurée par un balancier décoré en métal repoussé et peint.

Le nom Maloubier, Jumilhac inscrit sur le cadran n’est certainement pas celui du fabricant, mais celui du vendeur qui devait exercer à Jumilhac. En effet, les mécanismes étaient fabriqués uniquement dans le Jura français.

Dans la cuisine, il y avait un coucou au mur. Il n’a pas fonctionné longtemps. Je pense que son mécanisme devait être grippé par les graisses et fumées de la cuisine. Il était en bois et représentait un chalet de montagne. Son balancier et ses deux contrepoids étaient apparents. Les contrepoids avaient la forme d’un cône d’épicéa. Ils étaient retenus par une chainette. Comment ce coucou est-il arrivé à la maison ? Je ne sais.

Peut-être ramené par mon père de son séjour en Allemagne lors de son service militaire ? Ramené avec la pipe qui avait le foyer qui se fermait par un couvercle échancré articulé, et un cordon rouge comme les militaires en ont fixés aux épaulettes et qu’on appelle fourragères. Mais pour la pipe, le cordon ne se terminait pas par un ferret, cette pièce métallique conique, mais par de petits glands en bois. Tout cela du plus bel effet. Avec cette pipe j’ai eu mes premières expériences de fumeur.

Avant la P4, j’avais goûté à la cigarette à l’eucaliptus vendue en pharmacie. Elle était censée guérir des rhumes. Puis j’ai essayé la P4. Il s’agissait d’une cigarette vendue en paquets de quatre. Le P était l’initial de Parisienne.

Le bon goût ne peut qu’être parisien ! Autant je n’ai pas envie de P4, autant en écrivant ce texte, j’ai une soudaine envie d’un coucou.

Aujourd’hui, ils sont électroniques et sans doute leur prix relatif a dû bien baisser. Mais supporterions-nous le chant du coucou, rien n’est moins sûr. On ne peut tout supporter. Le bruit des avions, le fond sonore alimenté principalement par la circulation urbaine et péri-urbaine suffisent à notre bien-être d’écologiste du XXIe siècle.

La Régie des Tabacs n’est plus. Jeune, je me demandais ce que pouvait bien signifier ce terme Régie. Régie Renault, Régie des Tabacs, à part le fait que les voitures fument et que le tabac se fume. Plus tard, j’ai fait du droit administratif. La fumée s’est éclaircie. La Société d’Exploitation Industrielle des Tabacs et Allumettes (SEITA), elle aussi n’est plus.

L’allumette a perdu son prestige. L’Etat l’a laissée tomber. Elle a été remplacée par une société privée, Altais. Au moins le nom est bien plus clair. Il ne sent pas le tabac froid. Je viens d’apprendre que des buralistes débitent (c’est bien le bon terme pour un débit de tabac) des paquets de 20 cigarettes et vendent la clope à l’unité. Une bonne affaire grâce aux pauvres fumeurs. Et pas de perte pour les paquets écrasés. Nos débitants de tabac font dans le développement durable et le recyclage.

 

Je ne sais plus à quel âge, le premier étage fut réaménagé de sorte que salle à manger et cuisine disposent chacune d’une porte fenêtre sur le balcon. Carrelage au mur, cuisinière mixte gaz et mazout blanche, évier en inox, chauffe-eau et meubles de cuisine recouverts de formica comme c’était la mode à l’époque, machine à laver et réfrigérateur. Et des wc à l’étage. Nous avions quitté les années 50 ! Mais le progrès n’était pas encore arrivé aux étages supérieurs. La corvée de seaux hygiéniques dont parle Pascal Jardin dans « La guerre à neuf ans » continuait.

A mi-chemin entre le premier et le deuxième étage, il y avait un escalier de deux marches en pierre qui conduisait à une porte donnant sur la cour. Puis, un peu plus haut, une autre porte donnait elle aussi sur la cour.

Au deuxième étage, il y avait deux chambres, celle de mes parents qui avait une cheminée et un poêle et la chambre qui fut d’abord la mienne. Dans ma chambre, il y avait un buffet sculpté avec des scènes de chasse, une table, des chaises en paille mais au dossier fort inconfortable, une psyché  et un divan qui pouvait se transformer en lit. Je ne me souviens pas de mon lit d’enfant, mais je me souviens de la tapisserie que j’ai déchirée. J’espère que les peintures n’étaient pas au plomb. Dans cette chambre, il y avait le Larousse médical, le Larousse encyclopédique en deux tomes, et le Dictionnaire Larousse en deux tomes. Je me souviens des planches du Larousse médical. On pouvait ouvrir la poitrine, le ventre, les bras, et dégager les différents organes. J’ai pu y faire mon éducation sexuelle, plus précisément anatomique. A l’époque il y avait des livres que l’on pouvait animer. Je me souviens que j’ai eu ainsi un livre de contes de Perrault. En tirant la queue du loup on lui faisait ouvrir la gueule. Les planches du Larousse Médical n’allaient pas jusqu’à l’animation des organes sexuels !

A cet étage fut aménagé une salle de bain avec lavabo et baignoire, l’eau chaude étant produite par un chauffe-eau à gaz. Cette salle de bain possédait un fenétrou qui donnait sur la cour d’un voisin, voisin qui élevait des cochons dont nous profitions des odeurs … en pleine ville !

J’ai eu plus tard ma chambre au troisième étage, ma sœur prenant ma place dans la chambre à côté de celle de mes parents.

Mon père avait aménagé deux chambres au dernier étage. Je pense qu’à cette époque la salle de bain avait déjà été installée au deuxième étage. En tout cas, il y a eu un cabinet de toilette au dernier étage avec un chauffe-eau. Tous les chauffe-eaux de la maison (il y en avait trois) fonctionnaient au gaz butane en bouteille. Le gaz de ville a servi un temps pour la cuisson. Je me souviens du remplacement du réchaud à deux feux quand l’usine à gaz a cessé de fonctionner. Au grand dam de toutes les ménagères de la rue qui récupéraient le crottin des chevaux qui tiraient les charrettes de charbon de la gare vers l’usine à gaz. On avait alors l’eau à tous les étages comme c’était inscrit sur la façade de certains hôtels. J’ai eu droit à un cosy-corner tout neuf, une armoire dans le même style, le tout en chêne. Le cosy-corner était ma bibliothèque qui fut composée en premier de livres de la bibliothèque rose puis de la bibliothèque verte avant de passer au livre de poche. J’avais un bureau qui était une table. Plus tard mes parents m’ont fait faire un vrai bureau. Mon père m’a fait une bibliothèque : deux portes en bas et des étagères.  J’y mettais mes cours et mes livres de classe. Le chauffage était assuré par un poêle à bois. Je ne me souviens pas que ce poêle ait été remplacé par un poêle à mazout.

Ma grand-mère occupait l’autre chambre du troisième. A la mort de ma grand-mère, c’est ma sœur qui occupera la chambre.

L’escalier continuait pour arriver à une petite porte donnant sur le toit. Le grenier était en fait la fin de la cage d’escalier. Il y avait des étagères qui couvraient le mur de la cage d’escalier dans sa partie finale. On y trouvait  des choses diverses : les anciennes lyres du magasin par exemple dont je parlerai, beaucoup de vieux livres qui devaient appartenir à d’anciens propriétaires.

Le toit était fait en zinc et était plat légèrement en pente vers la rue. C’est sur le toit qu’on « éparait » le linge sur des  fils tendus entre des cheminées. Du toit, on avait une vue sur la Tour du Plô et sur une partie de l’église.

La cour était petite. Il y avait un bac à laver et un robinet. Puis il y avait un hangar. Au rez-de-chaussé de ce hangar, il y avait le banc de cordonnier de mon père. Je me souviens qu’il le démarrait en actionnant une grande manette qui faisait quelques étincelles. Il y avait un long établi fait de deux grosses poutres. Y était fixée une plane pour finir les sabots de bois. On s’en est servi pour faire de petits copeaux pour allumer le feu. Une scie électrique circulaire permettait à mon père de couper le bois apporté par le fermier en buches pour la cuisinière et les poêles. Enfin il y avait une grosse machine pour faire du cousu Blake. Blake est l’inventeur en 1854 de la machine qui permet de coudre la semelle de chaussure à la machine. Je ne l’ai jamais vu fonctionner. Pendant un temps, il y a eu une moto Jawa, que mon oncle Gaston transforma en scooter. Et il y avait le vélo de mon père à la selle bien dure en cuir et le vélo de ma mère. Il y eu ensuite mon vélo – mes enfants l’ont utilisé – puis mon solex acheté avec ma première paye de l’imprimerie Fabrègues, après le premier bac. Un mois de smig (Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti) devenu le Smic (C pour croissance !) c’était le prix d’un vélosolex.

A l’étage que l’on atteignait par une échelle, était stocké le bois. Ce bois était livré par le fermier de Marsac une fois l’an, au moyen d’une charette tirée par un couple de boeufs (ou de vaches !). Mon père ensuite le sciait en utilisant une scie électrique circulaire. Je me souviens qu’il l’aiguisait chaque année en utilisant un tire-point, une lime à section triangulaire.

La sortie du hangar donnait sur une zone partagée avec le voisin qui n’était pas notre voisin du devant. Cette configuration venait je pense du fait que la place et la rue du marché ont été construites dans les fossés des anciens remparts.  Cette zone donnait sur une porte qui sortait sur une placette qui était presqu’en haut de la rue Pierre de l’Homme. Je ne dois pas oublier un petit coin essentiel à toute vie civilisée. Les cabinets se trouvaient près de cette porte. Ce qui fait que les jours de foire, les clients du restaurant “ La bonne cave “ fréquentaient ces cabinets. On soupçonnait la patronne de nous les envoyer.

 

Les animaux domestiques

 

A la maison il y avait un chat comme dans toutes les maisons ou presque autour de chez nous. Le chat servait principalement pour faire fuir les souris qui trouvaient dans le hangar un lieu propice à leurs ébats. Le problème est que souvent le chat était une chatte. Et une chatte ça fait ses petits dans des coins cachés. Elle utilisait par exemple le dessous du toit, un endroit où un homme ne pouvait passer. La chatte nous amenait ses petits quand ils étaient déjà bien mignons. Mon père devait se charger de les tuer. En effet, tous les voisins étaient déjà pourvus ! Tâche qui n’a jamais été faite de gaité de cœur. Les gens utilisaient souvent la noyade dans la Loue. Et c’est ainsi que je me souviens  que nous baignant au Moulin des cailloux, nous avons eu un chat crevé nous passant entre les jambes. Une fois, un de nos chats – je fais ici un emploi générique du mot chat –  est devenu fou. Il s’est mis à courir dans tous les sens, monter aux rideaux, au dessus des meubles. Mon père a dû aller chercher l’épuisette – qui servait rarement quand on pêchait car on n’avait pas de grosses prises – pour attraper le chat. Mis dans un carton, dans le noir, le chat s’est calmé.

Quand nous étions absents de la maison, madame Berger, un nom prédestiné, s’occupait du chat.

Ma mère un jour a amené à la maison un canaris ou un serin tout jaune qui était rentré dans la salle d’accouchement à la maternité. On a acheté une cage d’occasion chez le brocanteur Brachet, notre voisin et on y a mis le canaris. J’étais chargé d’acheter les grains de millet, et d’aller ramasser du plantain. Il fallait aussi nettoyer la cage et remplir l’abreuvoir. D’Arcachon, nous ramenions des os de seiche. Chez Vivi Theulier, il y avait aussi des oiseaux en cage : des chardonnerets. Les mitrons quand ils avaient repéré un nid dans les tilleuls de la place du marché, attendaient la naissance des oisillons. Ils mettaient le nid dans une cage qu’ils laissaient dans l’arbre. Les parents nourrissaient les oisillons à travers les barreaux.

Nous avions aussi des nids d’hirondelles sur la façade de la maison sous le rebord du toit. Comme ma chambre était au dernier étage, je profitais des allers et venus des hirondelles. Comme nous avions un balcon, les hirondelles épargnaient les chalands. En effet, on sait que l’hirondelle nettoie son nid des excréments en les jetant par dessus bord. Sans cela, il n’y aurai pas assez de place pour les oisillons.

J’ai tenté d’avoir des grillons du foyer dans le hangar. Je n’ai pas réussi.

Nous avions aussi certains animaux par intermittence : poulets, pintades, lapins. Ils étaient mis dans une cage en attente de passer de vie à trépas. Nous achetions le grain chez le boulanger. A part les animaux achetés chez le régatier, les animaux achetés au marché étaient vifs. Il nous est arrivé de gagner une oie à la tombola de la fête patronale. Elle n’avait pas sa place dans notre cage. Et comme une oie ce n’est pas particulièrement câlin, il a fallu lui couper le cou.  A l’époque la délinquance était faible. Nous n’avions pas besoin d’oies comme au Capitole !

 

La deuxième maison que j’ai connue est celle de ma grand-mère maternelle à Excideuil.

 

La maison d’Excideuil

 

C’est une grande maison à gauche en remontant la rue Jean Jaurès, anciennement rue des Cordeliers. Elle a deux étages. La façade est en belle pierre calcaire. A sa droite, un passage pavé – les pavés sont plutôt ronds et peu confortables à la marche – conduit à un jardin. On appelle ce passage « le canton ». A droite du jardin se trouvait un long bâtiment où vivaient des locataires. Je me souviens de leur nom, Bussy. Du jardin, on voyait le château d’Excideuil. Dans le ciel on voyait et entendait les corneilles qui nichaient dans les ruines de la tour du château où à vécu le célèbre troubadour Giraut de Bornelh, le « le maître des troubadours », qui vécut dans la deuxième moitié du XII e siècle.

Très jeune, j’ai passé des vacances avec ma mère dans cette maison. Je ne me souviens plus comment nous étions allés à Excideuil. Soit le car, soit le train. Il y avait une gare à Excideuil. Nous avions notre chambre à l’étage. Je me souviens qu’il y avait une statue d’une panthère noire, une horloge sur la cheminée. Et une salle de bain, ce qui était fort rare à l’époque. Nous n’en avions pas encore à St Yrieix où le bain se prenait dans la cuisine en hiver, à côté du minuscule évier. On profitait de la cuisinière à bois. L’eau chaude était versée dans le tub, une grande bassine en fer étamé avec un grand bec verseur. Nous l’avons toujours. Elle est à Bourdoux et Nicolas et sans doute Anne s’en sont servi de piscine quand ils étaient tout jeunes. Mon petit-fils Jirasak a fait de même. J’ai appris que W. Churchill prenait le tub en avion pendant la dernière guerre mondiale. Je ne sais plus si à cette époque j’avais des cousins et cousines qui vivaient dans la maison d’Excideuil.

La maison a une grande salle à manger donnant sur la terrasse. Je me souviens de ses pots d’Epiphanium, cette plante qui fleurit en général bien avant l’épiphanie. Et aussi des rouleaux de toiles cirées et des parapluies en cours de réparation. C’est que ma grand-mère Bourzac faisait commerce de parapluies, toiles cirées, et graines. J’allais oublier les fauteuils en clisses de châtaignier. C’est avec grand plaisir que j’ai découvert les graines de fèves et toutes sortes de petits pois. Il y avait des mesures et une grande balance Roberval sur le grand comptoir. Le magasin était relié à la cuisine. Les vécés étaient situés hors de la maison, dans le garage situé dans le bâtiment du jardin.

La terrasse avait de beaux pots vernissés verts et jaunes qui contenaient des fuschias . Elle était entourée de massifs de buis où nous ramassions des escargots après les pluies de l’été. Ils étaient mis à dégorger. Et ma grand-mère les préparait avec une excellente farce pour des repas de famille, quand par exemple venaient ma tante, mon oncle Gaston et les cousins de Briançon. Gaston était un grand personnage pour moi. Il conduisait le chasse-neige de Briançon au col du Galibier. Il était mécanicien. Il avait récupéré la moto Jawa de mon père et s’en était servi pour fabriquer un scooter qu’il avait fait homologuer par les Mines. Avec la tante Marie, ils étaient partis faire un tour en Italie sur le scooter. Jawa était une marque tchèque.

A Excideuil, nous entendions les cigales ! Quelle différence entre St Yrieix et Excideuil, pourtant séparées seulement par 27 km ! A Excideuil, nous buvions du vin venant de « la terre ». Le vin était dans un fût de la cave sous la terrasse. Quand je fus en âge de le boire sans eau, je le trouvais très bon. Pourtant, les adultes semblaient lui contester assez souvent cette qualité. Cette terre se trouvait à Monplaisir sur la commune de St Martial d’Albarède à côté d’Excideuil. Je me souviens du jour où nous y sommes allés, à pied bien sûr, par une chaude journée de juillet. Le chemin blanc était poudreux. J’ai souvenir des pêchers remplis de fruits. C’était une terre Virefléau. Récemment ma tante Madeleine nous a montré une belle truffe conservée dans le cognac. La truffe avait été achetée au marché d’Excideuil à un cousin Virefléau. Il faudra que je le rencontre pour qu’il me raconte la culture de la truffe. Je me souviens que mon père racontait qu’il était allé sur une des terres de ma grand-mère qui avait été achetée pour sa capacité à produire des truffes et que la recherche de la mouche à truffe n’avait rien donné. La truie amenée sur place n’avait pas fait mieux. Il me racontait aussi que mon grand-père avait acheté un cheval – peut-être un âne – et qu’il s’était fait rouler. Il avait fallu faire des lavements à la bête et finalement la tuer. C’est ma mère qui s’était chargée de toute cette médecine vétérinaire.

 

Au fond du jardin, il y avait, et il doit toujours y avoir deux ou trois grands ifs aux arilles rouges. Mon père m’a appris que l’if bien que conifère, n’est pas un résineux … et son fruit n’est pas un cône.  On nous a appris à ne pas toucher les arilles gluantes. Depuis, j’ai appris que ce n’est pas la pulpe qui est toxique mais la graine et tout le reste de l’arbre. C’est l’arbre le plus toxique actuellement connu. Planté dans les cimetières et consommé par les chevaux des corbillards, il pouvait provoquer leur mort en quelques minutes. Mais ce qui me rendait l’if merveilleux est ce que m’avait appris mon père : Henri IV avait fait planter des ifs pour fabriquer des arcs. Je viens de vérifier dans wikipedia qui écrit « Il est considéré comme le meilleur pour la construction des arcs. En effet, il est imputrescible (comme le bois de teck notamment), et très stable en plus d’être à la fois robuste et d’une certaine souplesse — deux qualités essentielles pour un arc. Les Gallois, puis les Anglais en firent le longbow (arc long anglais), dont l’utilisation se révéla décisive lors de la bataille de Crécy au XIVe siècle. ». Je lis par ailleurs que « les arcs sont construits de sorte que duramen d’if est sur l’intérieur de l’arc tandis que aubier est sur l’extérieur. Ceci tire profit des propriétés normales du bois d’if puisque le duramen peut résister compression tandis que l’aubier est élastique et permet à l’arc de s’étirer. ».

Ce qui m’étonnait c’est qu’on puisse faire des arcs avec ce bois d’If car les branches étaient plutôt tordues, enchevêtrées. En fait, on utilisait le tronc et il y avait beaucoup de perte. En 1472 la royauté anglaise a d’ailleurs imposé à tout navire entrant dans un port anglais d’apporter un pourcentage de bois d’if. On sait aujourd’hui que l’if contient une molécule qui est un des fleurons de la lutte anticancer.

Ma grand-mère, je l’ai dit, s’appelait Cécile Virefléau. J’aime ce nom de Virefléau qui rappelle les enluminures du Moyen Age où l’on voit battre les gerbes de blé avec le fléau. Elle avait eu 7 enfants dont un décédé bébé. Comme« pépé Mazin » était retraité des chemins de fer,  ma grand-mère disposait de charbon pour la cuisinière. Et aussi de billets de chemin de fer ainsi que pour son accompagnant. Elle était abonnée à La vie du rail et à Sélection du Reader Digest, deux revues qui existent toujours. Pour Noël, j’avais droit à un volume relié du Reader Digest : des résumés de livres. Il y avait un beau poste de radio (qu’on nomma plus tard, quand les transistors arrivèrent, poste à lampes). Il y avait un voyant lumineux vert qui changeait d’intensité selon qu’on était plus ou moins bien situé sur une station de réception. C’était l’époque où Limoges était inscrit sur les postes.

 

Maintenant que je vous ai présenté mes deux maisons, revenons à mes géniteurs. On ne sait pas beaucoup de choses sur ses parents. Ils nous ont sans doute raconté mais on a oublié. Et quand on a voulu savoir il était trop tard.

 

Mon père, Edmond, avait dû interrompre ses études alors qu’il était en classe de seconde au collège de St-Yrieix où il a fait du latin. J’en ai hérité son gros dictionnaire Quicherat. Je ne connais pas son histoire entre cette date et ma naissance. Il me semble qu’il a « devancé l’appel », i.e. qu’il est parti au service militaire avant la date normale d’appel. Je ne sais comment a fonctionné le commerce pendant ce temps. Peut-être que tout simplement, il n’a pas fonctionné. Je sais qu’il amenait ses cousines voir mes arrières grand-parents à Bourdoux avec sa camionnette.

Les études de mon père

Mon père est allé à l’école à Saint-Yrieix. Je ne pense pas que l’école était alors la caserne. Je sais qu’il a été premier du canton pour le certificat d’études. Il est allé au collège. Il a eu comme professeur de mathématiques Benoît, que les élèves appelaient  « trépignou » car il trépignait. J’ai eu son fils comme professeur de maths en première et terminale. Mon père a dû interrompre ses études en classe de seconde. Il a alors fait le métier de cordonnier, marchand de chaussures. Je ne sais comment il a appris le métier. Sans doute l’avait-il appris avec son père. Je regrette de n’avoir rien appris avec mon père. Je n’ai même pas appris le patois ! Mon père était capable de tout faire. Il m’a fait des jouets comme un vélo-rameur en bois. Si le poste à lampes était en panne, il achetait un livre et se lançait dans sa réparation. Si il fallait réparer une fuite d’eau, il soudait. S’il fallait faire une clôture, un portail, une échelle, il coupait les barres de châtaignier, il les fendait, etc. L’échelle qu’il a construite est toujours  bonne à l’emploi. J’avais besoin de meubles, il les fabriquait. Bien sûr, il cultivait son jardin. Et quand j’ai commencé mes études, il a fait les mêmes en utilisant ce qu’il trouvait dans l’encyclopédie Larousse, et à la bibliothèque. A plus de 70 ans, il faisait la clôture en ciment du terrain de la nouvelle maison. Et faisait encore le poirier dans la mer à un âge fort avancé.

Je consacrerai plus loin plusieurs pages à son métier de cordonnier et marchand de chaussures. Suite à la mort de son père, la famille a vécu dans l’indivision. Sa mère vivait à la maison. Mon père ne recevait pas de salaire.

 

Ma mère est allée à l’Ecole Primaire Supérieure (EPS) d’Excideuil. Je viens d’apprendre qu’ Albert Faurel (1896-1967 ), Directeur de l’École Primaire Supérieure (E.P.S.) et du Collège d’Excideuil de 1937 à 1956, a été reconnu à titre posthume, le 26 octobre 2008, par le Comité Français pour Yad Vashem « Juste parmi les Nations ». Qu’était l’EPS ? Lisons wikipedia : « C’est la loi du 30 octobre 1886 qui organise pour l’enseignement primaire supérieur – cours complémentaires et EPS – les examens du Brevet élémentaire (BE) et du (BS). Brevet supérieur qui devient alors l’examen terminal non seulement des EPS et des Écoles normales primaires mais aussi des lycées de jeunes filles qui n’auront pas officiellement le droit de préparer au baccalauréat jusqu’en 1924. » Cette école deviendra la collège d’Excideuil, maintenant collège et lycée.

« Excideuil est une des rares communes du nord-est du département à disposer d’un établissement d’enseignement secondaire, le lycée Giraut de Borneil, qui comporte aussi une section collège. »

Ma mère a fait ses études de sage-femme à Bordeaux en tant que boursière. Elle a aussi suivi des études d’assistante sociale. Je pense que c’est l’examen d’assistante sociale qu’elle a passé à Nantes. Quand je suis arrivé dans cette ville, elle m’a parlé des sœurs de la sagesse que j’allais retrouver plus tard quand il m’est arrivé d’enseigner dans leurs locaux. Elle m’a aussi raconté ce qui l’avait étonné à Nantes : des femmes cuver leur vin sur les bancs de sable. Il s’agissait donc du temps où les travaux de comblement de la Loire étaient en cours.

 

 

Le métier de mon père

 

Le métier de ma mère

 

Ma mère a fait ses études de sage-femme à Bordeaux en tant que boursière.

Ma mère a conservé un beau chapeau noir en feutre à large bord qu’elle a porté dans ses dernières années. C’était le chapeau qu’elle portait quand elle était élève sage-femme. Et vous voudriez que je ne sois pas conservateur ?

Ma mère était seule sage-femme à l’hôpital de St-Yrieix. Elle avait une remplaçante qui était une sage-femme exerçant il me semble « en libéral ». Je me souviens que, quand nous allions en promenade le dimanche vers le Viaduc, nous passions sous sa fenêtre (elle habitait pas loin de la boucherie charcuterie Barris, celle des boudins aux châtaignes) et ma mère avait une conversation avec elle. Je pense qu’elle assurait le service de garde le dimanche quand ma mère n’était pas de service. Ma mère a connu le baby-boom à St Yrieix. Dans la rue, c’est souvent que j’étais abordé par une jeune mère qui me disait que ma mère l’avait accouchée, et que ma mère était très douce. C’était une qualité que je ne lui connaissais pas ! J’avais reçu quelques claques sonores sur les fesses quand par exemple, j’étais rentré à la maison trempé suite à une chute dans bassin du jardin du Moulinassou en faisant naviguer les petits voiliers que m’avait construits mon père. En fait, j’ai découvert la douceur professionnelle de ma mère quand elle m’a vacciné. Je ne sentais rien. Et j’en ai gardé un handicap. Je crains les piqures. Ma mère n’est plus là pour me les faire !

Nous n’avions pas le téléphone à la maison. Alors un membre du personnel de l’hôpital venait la nuit chercher ma mère. Elle sonnait à la « sonnette de nuit » sous la plaque de sage-femme de ma mère. Ensuite, nous avons eu le téléphone (peut-être installé à la demande de l’hôpital). A l’époque il était difficile d’obtenir le téléphone. C’était celle du  succès du « 22 à Asnières de Fernand Raynaud). J’ai toujours détesté les réveils en pleine nuit. Et en ai gardé au moins un principe : ne pas faire une profession où on est réveillé en pleine nuit. Dans la journée, il m’arrivait de répondre au téléphone. Souvent, une religieuse était au bout du fil. Elle me disait par exemple, « la parturiente – je ne suis pas sûr qu’elle utilisait ce terme que j’ai entendu dans la bouche de ma mère – est à  cinquante centimes, de 1, 2, 5 francs » (je crois me souvenir que le terme « sous » était utilisé). Il s’agissait du degré de dilatation du col évalué en utilisant les diamètres de différentes pièces de monnaie d’argent. J’ai appris ce que voulait dire « primipare », une femme accouchant de son premier enfant, « un siège », un bébé dont les pieds ou les fesses se présentent en premier. J’ai appris aussi que des enfants naissaient « coiffés ». Je n’ai compris que plus tard que cela signifiait qu’il naissait coiffé des membranes de la poche des eaux. J’ai appris que Napoléon était né avec des dents. Et que Jules César était né par césarienne. Ma mère pouvait être absente plusieurs jours de suite du fait des accouchements et des « soins ». Mon père faisait alors la cuisine. Son plat préféré était « les pommes de terre à la brasière ». Je viens de parler du Moulinassou. Ça me fait penser à la fête des mères qui avait lieu dans ce parc du centre ville. Sur le bassin était monté une scène. Ma mère y assistait en tant que sage-femme. Le maire était présent.

Je me souviens qu’alors que j’étais en sixième, elle est allée suivre un stage à l’hôpital Pélegrin de Bordeaux avec des collègues médecins de St-Yrieix pour apprendre « l’accouchement sans douleur ».  Fernand Lamaze était allé à la tête d’une délégation envoyée par le PCF ‘Parti Communiste Français) en 1951 à Leningrad pour observer les méthodes soviétiques. Cette délégation comprend Georges Heuyer (pédopsychiatre), Benjamin Weill-Hallé (fondateur de la puériculture), Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé ; tous ne sont pas communistes, mais tous sont issus de la Résistance.

Fernand Lamaze et son équipe améliorent encore la technique soviétique, notamment en ajoutant la technique de la respiration du petit chien (inventée par le kinésithérapeute André Bourrel). Cet ensemble de techniques, dite accouchement sans douleur en France, est appelée technique Lamaze dans le reste du monde.

C’était la première fois que ma mère partait sans moi. Elle nous a ramené à chacun un cartable qui a fait toute ma scolarité. Mon père l’a souvent rafistolé, surtout le fonds. Je n’en ai acheté un nouveau  qu’à Poitiers lorsque je préparais mon mémoire de DES. Je me souviens du livre sur la méthode Lamaze qu’elle avait ramené.

Être fils de sage-femme avait quelques avantages. Ma mère recevait des tubes de lait concentré gratuits. Elle les cachait dans un tiroir de la psyché (je n’ai su l’étymologie de ce mot qu’assez tard. Il est vrai que je n’aimais pas les mythologies grecques et latines, contrairement à ma mère). En fait ce qu’elle appelait psyché n’était pas seulement le miroir mais le meuble qui le supportait. Elle les conservait pour les vacances. Mais nous avions bien de la peine à ne pas en entamer quelques uns. Il y avait aussi les dragées qui lui étaient offertes. Quel plaisir que résister … pas trop longtemps à l’envie impérieuse de craquage de la couche de sucre pour atteindre l’amande. Cette amande dont nous retrouvions l’odeur dans les pots de colle blanche de l’école.

Il nous reste sa mallette d’instruments de sage-femme. J’ai utilisé ses tubes et le porte-tube quand j’ai fait de la chimie au lycée. Je ne sais que faire de cette valise. J’ai contacté en vain des musées comme celui d’histoire de la médecine de Toulouse, qui est situé dans les vieux bâtiments de l’Hôtel Dieu,  au bout du pont Neuf, côté St Cyprien.

Pendant la guerre, ma mère a exercé à Langon. J’ai conservé son laisser passer délivré par les autorités allemandes d’occupation. Elle m’a raconté avoir dû sortir de nuit plusieurs fois à vélo et avoir eu assez peur. A l’époque du procès du préfet Papon, elle m’a dit que finalement c’était son chef à Bordeaux.

Ma cousine Dany m’a appris que sa mère, une sœur de ma mère, avait accouché de ses trois filles dans la maison de ma grand-mère et non à l’hôpital. Or Excideuil possède un hôpital.

Quand je suis arrivé à Nantes, ma mère m’a appris qu’elle été venue à Nantes pendant la guerre passer l’examen d’assistante sociale car elle avait préparé à la fois le métier de sage-femme et celui d’assistante sociale. Elle se souvenait de femmes cuvant leur vin sur des bancs de sable à côté du Château des ducs. C’est effectivement entre les deux guerres que Nantes a comblé une partie des lits de la Loire et de l’Erdre. Nantes a alors perdu son titre de « Venise de l’Ouest ». Et quand je suis arrivé à Nantes j’ai moi aussi été surpris de voir autant de femmes seules le matin de bonne heure dans des cafés, attablées devant une fillette de muscadet. Elle m’a parlé aussi des sœurs de la sagesse. Étonnant, j’ai fait certaines années mes travaux dirigés chez les sœurs de la sagesse, dans un bâtiment tout proche du jardin des plantes. C’était l’époque où l’ENSM (Ecole Nationale Supérieure de Mécanique) accueillait l’IUT dans ses locaux et où les effectifs ayant grossi, nous n’avions plus assez de place au 3 rue Ml Joffre.

Ma mère s’est souvent plainte de ne pas retrouver son Baudelocque, « L’art des accouchements ». Depuis j’ai appris que Jean-Louis Baudelocque (1745-1810) a contribué à faire de l’obstétrique une science. Il a été le premier titulaire de la chaire d’obstétrique à l’Ecole de santé, devenue la Faculté de médecine de Paris. Il a fondé en 1802 l’école des sages-femmes. Il est l’auteur de nombreux traités. Elle faisait aussi référence aux causeries de Rocaz. J’ai encore ce livre intitulé « L’hygiène de l’enfant, Causeries », rédigé par le docteur Rocaz aux Editions Delmas, publié en 1935. Le docteur Rocaz a une rue à son nom proche de l’hôpital Pellegrin à Bordeaux.

 

Saint-Yrieix, quelques rue du « centre-ville »

 

Je viens d’utiliser le mot « ville » pour Saint-Yrieix. Aujourd’hui, il est de  bon ton de dire « village » Ainsi, par exemple, Bellac est annoncé sur sa voie de contournement comme étant un « village ». C’est que nous sommes à une époque où une « ville moyenne » en Chine fait plusieurs millions d’habitants. Et Saint-Yrieix n’a pas vu sa population augmenter depuis bien longtemps !

 

Mon premier tour de Saint-Yrieix

Je devais avoir aux alentours de 6 ou 7 ans. C’était Mardi Gras. Nous n’avions pas classe. Ma mère m’avait acheté un masque en carton. Il ne représentait aucun personnage particulier. Ma tante Titi m’a déguisé en infirmière. C’était tout simple, un torchon blanc serré sur la tête, une croix rouge dessinée au rouge à lèvre, une grande chemise blanche serrée à la ceinture. Et me voilà parti avec d’autres dans les rues. Nous avons fait toutes les rues de Saint-Yrieix, de la gare aux Salines, du faubourg de la Garanne à la rue des Pénitents. Nous sommes passés dans des rues que je ne connaissais pas encore. Nous rencontrions des groupes dans différents quartiers. Je n’ai pas souvenir d’avoir connu cela une autre fois. Je suis rentré le soir à la nuit, fourbu.

La rue et la place du marché

J’ai souvenir qu’enfants nous étions fort libres. Notre terrain de jeu était la ville et ses environs, mais surtout, bien sûr, le quartier entour de la place du marché.

Le jour du marché qui est toujours le samedi quand la semaine n’a pas été une semaine de foire (la foire a lieu le vendredi tous les quinze jours), la rue et la place du marché étaient pleine de monde. Au printemps, on voit des tas de plants, choix, poireaux, tomates. Les marchants vennaient du bassin de Brive (on les appellait des pétarous) ou d’Excideuil. Sur la place du marché, en face de la Halle se trouvaient les marchandes (ce sont en effet en général des femmes) de poules, canards, œufs, fromages qui sont dans des paniers d’osier recouverts d’un linge blanc. Avant Rameau, j’entendais pleurer les chevreaux. Il y avait aussi des poussins en vente. Sur le marché et à la maison, la pesée se faisait avec une balance romaine. Nous avions aussi une balance Roberval avec ses poids conservés dans un présentoir en bois creusés de trous aux diamètres des poids.

Devant le magasin de mon père, fin des années 70, s’établissait un viticulteur de Bordeaux. C’est son vin que nous avons bu lors de notre mariage à Orvault. Il nous avait expliqué qu’il pratiquait le collage au blanc d’œuf. Le collage c’est la clarification avec des blancs d’œufs battus qui précipitent les matières en suspension vers le fond du fût.

Nous avions comme voisins de gauche (quand on regarde la façade de la maison), la famille Beauduffe. Le « père Beauduffe » avait une jambe de bois suite à la guerre de 14. Il possédait un fauteuil roulant qu’il actionnait par un manche qui se déplaçait dans le sens longitudinal d’avant en arrière. Quand le temps allait changer, il nous disait qu’il sentait son pied fantôme. J’étais alors loin de me faire la remarque que seulement une vingtaine d’années séparait la guerre de 14 de celle de 39. Et peut-être même que si cette pensée m’était venue, vingt ans paraissaient pour moins une bien longue période. Même les cours d’histoire ne m’avaient pas fait prendre conscience du temps qui passe. Le « père Beauduffe » vendait des canes à pêche, des bouchons – les grands pêcheurs disaient des flotteurs – , des ronds qui ressemblaient aux radis National que cultivait mon père,  et des longs tout fins, des paniers de pêcheur, des asticots, des gaules, des cartes de pêche de la Gaule Arédienne, et des fauteuils en clisse de chataignier. Il montait les hameçons et des bas de lignes. La cuisine des Beaudufe donnait directement sur la rue. Et madame Beauduffe avait l’habitude de vider sa cuvette d’eau de vaisselle directement sur la place. Ils avaient trois enfants, l’un était pâtissier rue Grévy. C’est leur fille Simone qui m’a amené la première fois à l’école maternelle des casernes. Vivait avec eux une dame, peut-être une sœur de madame Beauduffe qui était leucémique. Elle recevait assez souvent des transfusions sanguines faites par une religieuse.

Comme voisins de droite, dans mes premières années, nous avions un boucher. La boutique était séparée de la rue par des barres de fer verticales auxquelles étaient fixés des crochets pour suspendre les carcasses de viande. Si je ne me trompe, il s’agissait de Tamin. La charcuterie a été achetée par l’hôtel-restaurant du Cheval Blanc qui l’a transformée en chambres d’hôtel. Des ouvriers de Renault venaient y passer leurs vacances.

L’immeuble principal du Cheval Blanc se trouvait sur la place. Les jours d’été, devant l’hôtel, le personnel écossait les petits pois. Dans la salle, il y avait un baby-foot. J’y jouais avec Yves (Vivi) Teulier, le fils du boulanger qui s’est marié avec la fille du bureau de tabac voisin. Le frère de Vivi a tenu un magasin d’articles de sport place de la nation. Avant la messe de minuit, j’ai passé quelques soirées chez Vivi à regarder la télévision que nous n’avions pas à la maison. Mes parents l’ont acheté quand j’ai quitté la maison pour ma première année d’études à Limoges. C’était un récepteur noir et blanc de l’entreprise de Henri De France. Un des pionniers de la télévision, Henri de France avait fondé la Compagnie générale de télévision (CGT) en 1931. En 1956, il  avait  déposé le brevet de la télévision en couleur par le procédé SECAM

 

 

Autour du Moustier

J’ai passé une bonne partie de mes loisirs d’enfant autour de l’église de Saint-Yrieix. Je vais faire une revue du quartier. Curieusement, place du marché, nous étions voisin à notre gauche de la boucherie Tamin devenue ensuite annexe de l’Hôtel du cheval blanc. Et à l’arrière de la maison, nous étions voisins des Thomas, légumes, fruits, primeurs et poissons qui eux étaient, rue du marché, voisins de la boucherie Tamin.

L’arrière de nos deux maisons donnait sur une petite placette. A la gauche il y avait chez Brachet. Ils étaient venu de la campagne et avaient monté un commerce de brocante et de réfection de matelas en laine et de sommiers à ressort, les matelas en mousse n’existaient pas à l’époque. Dans leurs premières années, ils élevaient des cochons ! Dont nous récupérions les odeurs par le fenétrou de la salle de bain et du cabinet de toilette. Il a fallu un certain temps pour que cet élevage cesse.

Monsieur Thomas avait un parent qui était mareyeur en Bretagne. Il allait chercher  le matin très tôt avec son fourgon Citroën (il fut appelé tube) les caisses de poisson et les primeurs à Limoges. Il entreposait les caisses de poissons, qui étaient en bois, le long du mur du chemin. Nous avions ainsi à la fois l’odeur du poisson et celle du cochon ! Je reparlerai plus loin de ces caisses.

La rue qui monte de la place du marché à la Tour du Plô est la rue Pierre de l’Homme. Je l’ai toujours appelée rue de la pierre de l’homme. En effet, il y avait, contre la maison de chez Brachet (le brocanteur), une pierre qui devait venir peut-être de la Tour et qui était sculpté d’un côté. Entre le mur et la pierre poussait un petit figuier. Je me souviens que mon père avait pris des feuilles de ce figuier pour faire cailler du lait afin d’en faire du fromage. Ça n’avait pas marché. Je n’ai jamais su qui était ce Pierre de l’Homme. Des rues me rappelaient l’ancien temps : rue des Salines, rue du champ de tir, rue de la poterne, rue des barris, rue des pénitents.

Sur la placette et longeant la rue Pierre de l’Homme, il y avait une maison qui appartenait à un menuisier qui avait son atelier au rez-de-chaussée. J’y ai souvent pénétré. J’aimais bien l’odeur des copeaux, de la colle. La maison a été détruite au milieu dans années 50. Et il y avait le café restaurant, la Bonne Cave dont on a déjà parlé.

En face de l’arrivée de la rue Pierre de l’Homme, il y avait la maison de Mademoiselle  Jarry et son commerce de quincaillerie. Elle possédait une machine à sertir les boites de conserve. Elle vendait les Familia Wiss-Le Parfait, des bocaux avec un système de fermeture par un couvercle qui se vissait. Ils sont toujours fabriqués. Et j’ai trouvé en vente au marché de Thiviers des conserves « maison » dans de tels bocaux. Nous devons bien en avoir deux cents dans la cave de la maison à Saint-Yrieix, dont plusieurs encore pleins. Elle vendait des ampoules électriques. Quand j’allais en acheter (il y avait bien peu d’éclairage à la maison), je devais préciser le « nombre de bougies » que je désirais. La bougie décimale est l’ancienne mesure d’intensité d’éclairage. La candela l’a remplacé vers 1948. La bougie valait environ 1,0085 candela. Enfin Mademoiselle Jarry vendait les bouteilles de gaz. Elle nous saluait par un « bonjour Jeune France ». Je crois me souvenir qu’elle était la marraine d’un cousin de mon père, Michel. Michel habitait Limoges et venait passer ses vacances à Saint-Yrieix en camping. A l’époque, Saint-Yrieix n’avait pas de camping. Alors la municipalité le faisait camper sous les sapins qui longeaient le stade Marcel de Laborderie. Ainsi il profitait des douches… froides bien sûr, du stade. Ensuite il a campé au jardin du Moulinassou. Michel adorait blaguer avec mon père. J’en ai conservé un excellent souvenir. Il allait faire du ski de Limoges au Lioran dans le Cantal. Le Lioran c’était et c’est toujours la station de ski de Limoges car reliée à Limoges par une ligne de chemin de fer qui mène au pied des pistes. A Saint-Yrieix, comme mes camarades, je ne suis jamais allé au ski. Mais nous avons fait de la luge, souvent dangereusement. En particulier en descendant la rue Pierre de l’Homme. La luge me fait aussi penser aux engins que nous fabriquions avec une planche et des roulements à bille : les traineaux. Les dévalés de la même rue Pierre de l’Homme ont laissé des traces sur mes fonds de culotte. Le magasin de mademoiselle Jarry a été ensuite occupé par le coiffeur Michel. A côté il y avait si je ne me trompe un assureur. Puis des maisons moyenâgeuses. L’une était celle de madame et monsieur Montastier. Ils élevaient leurs petits enfants Josiane et Michel Merle. Daniel Meyzie nous a rappelé que Charlou Monstatier était fontainier de la ville. Et qu’une fontaine, rue de la Tour du Plô, a été conservée jusqu’à son décès, vers 1959. Claude m’a rappelé que madame Montastier était la spécialiste des tartes à large bord, en particulier de la tarte aux abricots. Sur la place du Moustiers, face au parvis, se trouve l’hôtel de la Morélie qui date du XVIe siècle, dont la partie gauche était la maison de Claude. Cet hôtel est inscrit aux Monuments Historiques depuis 1988. Chez Claude, au rez-de-chaussée, il y avait le cabinet dentaire et la salle d’attente où se trouvait un grand tableau : une reproduction de la descente de croix de Rubens. A l’étage, un couloir menait à la « chambre d’Henri IV ». Son plafond était recouvert d’une peinture sur toile qui si ma mémoire est fidèle représentait la ville de Saint-Yrieix je ne sais à quel siècle. On lit qu’Henri IV y aurait couché en 1569 : « L’Amiral de Coligny occupe Saint-Yrieix-la-Perche où arrive le 18 juin Henri de Navarre, le futur Henri IV, fils de Jeanne d’Albret, alors âgé de 16 ans. Ce dernier logera dans la maison d’un sieur de Lajonchapt qui existe encore place du Moustier. » (site de la mairie de La Roche L’Abeille).  Au coin de la rue étroite allant vers l’Ecole libre, il y avait une boulangerie où l’on entendait le chant des grillons. Sur la partie gauche de la place, une grande maison ou plusieurs accolées, portait un très beau rosier grimpant. La rue de gauche est celle de la Tour du Plô. Elle mène à la place Attane. Sur cette place, je me souviens du magasin du photographe Leduc et de l’atelier de couture des sœurs Rigaud. Et bien sûr du couvent et de l’école libre. Sur cette place, nous utilisions le mur de l’église comme un fronton de pelote basque. Nos chisteras étaient les raquettes du Jokari. J’en avais eu un à Noël. Il s’agit d’une masse de bois (perçée d’un trou où l’on pouvait ranger la balle) à laquelle est fixée un assez long élastique qui retient une balle en caoutchouc. Dans l’angle du mur de l’école libre, on peut voir une plaque relative au Congrès de l’arbre et de l’eau.

 

 

La place du marché

En arrivant de la rue de la poterne, on trouvait sur la droite la salle de bal Foursaud et l’hôtel restaurant. Puis l’hôtel-restaurant du Cheval Blanc, suivi de la boulangerie Theulier et d’un bureau de tabac. Enfin la section locale du PCF remplacée par le photographe Later. Et au  coin de rue du Pont la maison Franges où s’établira la coiffeuse Raignaud .

De l’autre côté de la place, en face de chez Fourseau et faisant partie de l’hôtel, il y avait une écurie Dans la  maison d’à côté , si je ne me trompe, a vécu mon père et ses parents. Puis il y a eu le magasin de porcelaine Marquet. La halle avec au-dessus la « salle de la Halle ». Elle servait de bureau de vote, de lieu de répétition des sociétés musicales, de salle de bal, de théâtre. Au coin de la rue Pierre de l’Homme, il y avait une borne fontaine. Sur la place étaient plantés des tilleuls.

Une fois traversée la rue Pierre de l’Homme, on trouvait, faisant l’angle, le magasin de papeterie et journaux Picot. Monsieur Picot avait été coiffeur, boulevard Marceau avant madame et monsieur Faurel. Il sera remplacé par une épicerie Coop quand Picot ouvrira la Maison de la Presse, au café des Arts. Il me semble qu’avant le Coop, il y eut un Spar qui distribuait des timbres illustrés d’un sapin vert. A côté il y avait la quincaillerie Picard, puis une maison non habitée. Un commerce de fruits et légumes sera plus tard ouvert par monsieur et madame Rouchu. A côté la maison dont le magasin avait les contrevents toujours fermé de monsieur Boulègue. A sa mort, il deviendra le premier libre-service de St Yrieix.  Il était mitoyen avec l’épicerie de Paris tenue par mademoiselle Chatard.

En face c’était chez nous. Puis en revenant vers la Halle, il y avait nos voisins Beauduffe, articles de pêche, et fauteuils en feuillard de châtaignier, puis la mercerie de monsieur et madame Madronnet qui faisait le coin avec la rue Pierre de L’homme.

De l’autre côté du chemin descendant au Couchou, c’est le début de la rue du marché.

 

La rue du marché

Nous allons la parcourir de la place du marché au boulevard de l’hôtel de ville, en nommant les commerces à notre droite, puis dans l’autre sens, en nommant toujours les commerces à notre droite.

Après le chemin descendant au Couchou, était le magasin de monsieur et madame Migraine qui vendaient des tissus de maison. Leurs voisins étaient monsieur et madame Trouvat et Maggie Trouvat leur fille. Monsieur Trouvat était menuisier. Son atelier se trouvait rue Grévy. Maggie Trouvat était institutrice à l’Ecole Libre. Elle en deviendra la directrice. Ensuite on trouvait une cours avec un hangar. S’y trouvait l’atelier de sabots de Fernand Constant, et aussi l’atelier de madame Redon qui remaillait les bas. Fernand Constant vendait les sabots sur un banc sur le trottoir. Madame Redon fera construite une maison qui maintenant jouxte la maison Trouvat. A la  gauche de la cour était le magasin atelier du sabotier Léon Constant et de son fils Jean. Il était suivi d’un commerce toujours actif, celui des laines de monsieur et madame Latournerie. Je me souviens qu’ils achetaient la laine brute en gros ballots. Ils vendaient de la laine à tricoter. Ensuite c’était une épicerie, un Economat de France. Suivi par le magasin de blouses et vêtements de travail de monsieur et madame Graffeuil. Ils faisaient aussi les foires. Ensuite c’était le marchand de chapeaux Rosario et le coiffeur pour hommes Quillet. Puis la boutique Semblat qui jouxtait la boucherie Lagorce. Il y a toujours une boucherie à cet emplacement. Là où la rue fait un angle, habitait l’assureur Habrias. La grand-mère Habrias avait été sage-femme. Ensuite il y avait un marchand de fruits, légumes, primeurs et poissons.

Dans une cour qui est devenue maintenant une place qui mène aux bords du Couchou, il y avait l’atelier du serrurier Robert. Puis un plombier, marchand de sanitaire et enfin faisant le coin avec le boulevard de l’Hôtel de ville, la pâtisserie Jayat qui deviendra le marchand de matériel électrique Tallet.

Revenons vers la place du marché. A droite on trouvait la boucherie Picot . Je ne l’ai pas connu en fonctionnement longtemps. Son propriétaire élevait des moutons après le Viaduc. A l’angle de la rue Darnet, c’était la librairie d’Henri Martin. Puis le sabotier Bonnet, ami de mon père qui l’appelait Bélou. Je viens d’apprendre que Bélou était le diminutif d’Abel. Il fera ensuite marchand de chaussures et assureur. A côté c’était le commerce de vêtements de femmes de Marie Antoinette Boidin, puis la mercerie Pichot, puis Barger. A l’angle de la rue Grévy c’était le magasin de madame Pinard qui vendait des parapluies. Elle tiendra le cinéma Cyrano en haut de la place de la nation.  Actuellement le magasin vend des chaussettes, sous-vêtements etc. A l’autre coin de la rue, c’était et c’est toujours le commerce de parapluies, chapeaux, paniers Boussogne. Suivi de l’épicerie Lavérine. Et du marchand de meubles Béchade. Puis l’Economat du Centre tenue par madame Madronnet. Les Economats sont devenus ensuite les magasins Docs. Le magasin voisin était celui de madame Jayat qui vendait des pulls. Madame Lajarthe y tiendra commerce plus tard. Puis c’était chez Defrance. Au début ce fut une modiste. Ensuite sa fille et son mari monsieur Thomas ont ouvert une poissonnerie et fruits primeurs. Le magasin offrait en vitrine deux aquariums où il y avait principalement des truites, des carpes, des anguilles en vente. A côté, j’ai connu la boucherie Tamin avec ces grilles et ses crochets. Elle est devenue une annexe du Cheval Blanc. C’étaient nos voisins du devant. Car à l’arrière, nous étions voisins des Thomas.

 

Le Couchou

Le Couchou est le ruisseau qui passe à travers la ville. Il se jette dans la Loue, cette rivière d’une cinquantaine de kilomètres qui prend sa source vers 420 mètres d’altitude, au lieu-dit Gabillou, au pont Las Bordas sur la route du Chalard. Nous accédions au Couchou par un passage entre l’épicerie de Mademoiselle Chatard et le magasin de tissus de Monsieur et Madame Migraine rue du marché. Ce passage était très fréquenté les jours de marché et de foire par les hommes qui n’ont jamais été courageux pour aller faire leurs besoins naturels. Beaucoup de maisons de l’avenue Marceau et de l’avenue de Lattre de Tassigny avaient leurs vécés qui étaient comme des échauguettes au-dessus du Couchou. On a compris que notre Couchou servait d’égout. Pourtant, dans le cours de ce ruisseau

passe une énorme canalisation de ciment des égouts officiels. Cependant, il y avait faune et flore dans le Couchou, beaucoup plus que de nos jours. Enfants, nous jouions avec les têtards dont nous pouvions observer la transformation en grenouilles. Il y avait aussi quelques truites sans doute échappées de la pisciculture communales du Moulinassou et quelques goujons. Or on sait que les goujons ne supportent pas la pollution. D’ailleurs ils sont très rares de nos jours dans les rivières autour et alentours de Saint-Yrieix..

La rue Pierre de L’Homme dans sa partie basse coupe la place du marché en deux et arrive à la rue du Pont qui s’appelle maintenant rue Emile Frange. Je n’ai compris ce nom de rue du Pont que quand j’ai compris que cette rue passait au-dessus du Couchou. C’était notre Pont du Rialto ! Mais il pouvait laisser le passage à une galère armée ! Et il n’offrait aucune vue pour admirer le Couchou. Mais personne n’aurait admiré le Couchou. Dans cette rue, il y avait deux marchands de chaussures, Myle et  Nouhaud, le pharmacien , l’horlogerie-bijouterie Lafaye tenue par les grand-parents de mon copain René Lachal.

La rue débouche sur le boulevard où se trouvait le garage Vergonzanne qui vendait les voitures Panhard. Panhard est un constructeur français dont l’activité « automobile » a été arrêtée en 1967 après sa reprise par Citroën. Il reste aujourd’hui constructeur de véhicules militaires. Avant la guerre de 14-18, Panhard était le premier constructeur français, loin devant Renault. Ça me rappelle que pendant un temps j’ai fait la collection de modèles réduits construits en papier de vieilles voitures, dont la Panhard-Levassor. Il y avait aussi Lyck coiffeur et un marchand de cycles, vélos, mobylettes, vélosolex. Au coin de la rue du pont, une boucherie –  elle existe toujours – charcuterie qui accrochait à l’époque de Noël des sangliers à ses crochets.

Partant du boulevard , une rue étroite monte vers la place de la Nation. C’est la rue que je parcourais pour aller au collège.

 

La rue des Barris et la rue Pardoux-Bordas

 

Ces deux rues méritaient l’attention. J’ai pu constater que la rue des Barris est citée dans des mémoires, comme celles de Charles Joseph Verneilh-Puiraseau publiées en 1837 à Limoges sous le titre « Mes souvenirs de 75 ans »

La rue des Barris prolongée par la rue Pardoux Bordas est une des voies les plus anciennes de Saint-Yrieix. La rue monte du Couchou à la Place de la Nation. « Rues très pittoresques, animées, passagères où de nombreuses activités artisanales et commerciales existaient. » nous écrit Mme Chameau. Nous continuons de la citer.

Au 32 rue Pardoux Bordas, là où la rue se termine pour entrer sur la place de la Nation, existait un commerce de parapluies Madame Lapierre et Fils. Elle vendait de nombreuses variétés de parapluises, et faisait les réparations si beoin était. Elle excellait pour faire sa réclame sur le trottoir à haute voix.

Suivait la boulangerie de Monsieur et Madame Veyri, cédée ensuite à Monsieur et Madame Fredon, connue des arédiens pour sa patisserie à l’ancienne.

A côté il y avait le restaurant « Au bon coin » tenu par la famille Boissard, puis Pizzani et enfin par Monsieur et Madame Thuilleras. Ce restaurant était fréquenté par les ouvriers et, les jours de foire, par les forains qui avaient installé leurs bancs sur la place, et les gens des campagnes environnantes. L’accueil y était fort sympathique et on s’y sentait en famille.

A l’angle de la rue de l’Aiguillette, rue qui rejoint la rue , et des la rue Pardoux Bordas, une fontaine approvisionnait en eau potable tous les habitants du quartier qui s’y ravitaillaient à l’aide de seaux qui étaient vite vides, l’eau ne coulant pas encore au robinet dans les maisons. Il n’était pas besoin de faire des compagnes publiques pour économiser l’eau !

Sur le côté droit de la rue en descendant, il y avait un atelier de menuiserie occupé par Monsieur Georges Thuilliat. Il côtoyait celui d’ébénisterie de Monsieur Louis Chameau, spécialiste des meubles rustiques et Louis XV en chêne ou en merisier. Sa devise était « L’amour du travail bien fait ». En face, un magasin d’épicerie et fruits et légumes était tenu par Monsieur et Madame Dupinet. Il jouxtait celui de Monsieur Barnic, artisan sabotier qui vendait aussi galoches et pantoufles. Barnic cordial et bavard, connaissait bien l’histoire de Saint-Yrieix. Il remplissait un rôle d’écrivain public, aidant à remplir les feuilles de déclarations de revenues par exemple. Je me souviens que quand il fut en retraite, mon père lui a demandé à quoi il occupait son temps. Et Barnic lui a répondu qu’avec sa collection de timbres il pouvait voyager dans le monde entier tout en ne quittant pas la rue des Barris. A côté se trouvait le magasin un commerce de chapellerie et de dépôt de journaux. L’association n’est pas fréquente ! Mais en Limousin on pratique la polyvalence des fonctions depuis longtemps. Ainsi à Bourdoux, le cousin René Tallet était à la fois paysan, cafetier et coiffeur. En face, la très bonne boucherie-charcuterie Gandois proposait d’excellents boudins. Dois-je préciser qu’ils étaient aux châtaignes ? A côté, le cordonnier René Durand exposait une magnifique collection de chaussures miniatures qu’il avait confectionnées. Elles représentaient les modes de toutes les époques. Un petit musée que je ne manquais pas à chacun de mes passages. Nous arrivons à un personnage connu dans tout Saint-Yrieix. C’est la « mère Tarade ». Je ne sais pourquoi mais à Saint-Yrieix, on utilisait volontiers le qualificatif « mère » et « père » pour désigner certaines personnes. Je n’ai pas bien analysé le pourquoi de ce privilège de certains habitants. Ils n’avaient pas  la médaille de la famille nombreuse ! On peut penser parfois à une connotation péjorative. Mais ce n’était pas, il me semble, le cas général. Au collège, on parlait du « père » ou de « la mère » X ou Y quand on désignait un professeur qui avait l’âge de nos parents. Ce ne devait pas être agréable pour les élèves enfants de ces professeurs. Revenons à la « mère  Tarade ». Elle était aimable, serviable. Elle avait rendu des services pendant la guerre pour des ravitaillements, clandestins, en tous genres. Avec son âne et sa carriole elle parcourait ville et campagne en lançant son cri bien particulier, Peaux de lapins, peaux de lapins. Elle faisait ce qu’on appelle aujourd’hui du « vide grenier ». Sur le chemin du collège, je passais devant sa carverne d’Ali Baba, une pièce délabrée qui débordait sur le trottoir. L’âne régalait petits et grands avec ses roulades et ses braiments dans la rue. En face se trouvait un assureur, Monsieur Bureloup. A côté, c’était la boutique de l’étameur, Monsieur Gadoneix. Un correspondant m’a écrit : « j’allais aider l’étameur Gadoneix avec son fils à passer un coup de coton sur les cuillères et fourchettes rutilantes sortant du bain d’étain. Plein de choses me reviennent. J’ai aidée la mère Tarade en tirant sa charrette depuis les casernes jusque chez elle. Je l’entendais bien crier quelque chose en patois derrière moi mais ne comprenant pas – je suis né en région parisienne – j’ai continué ma BA et le lendemain j’avais une nouvelle réputation : le parigot ramassait les peaux d’lapins po… ». Claude m’a raconté que, lors du décès de Gadoneix, l’archiprête Parouty s’est déplacé rue des Barris avec un enfant de chœur. Sans doute des obsèques d’une classe supérieure. Je me suis déjà posé la question de savoir si ce Gadoneix était le grand-père de Pierre Gadoneix, directeur puis président de Gaz de France et d’Edf. Une deuxième fontaine se trouvait à côté. Elle alimentait la rue des Barris qui commence. Dans un immeuble attenant exerçait un menuisier monsieur Mazy. Une couturière, madame Laroche pédalait sur sa machine à coudre. Devait se situer à cet endroit l’emplacement de la porte de Saint-Yrieix.

En face, une petite épicerie que madame Chameau désigne par « chez Mme Reine ». Il me semble qu’il s’agissait de Mme Vaniouls, nom qui s’écrit peut-être comme le Banyuls qu’elle ne devait pas manquer de vendre. Suivait une échoppe de rempailleuse de chaises, madame Dupuy, personne affable et bavarde. Les enfants y récupéraient des pailles pour faire des bulles. Une extrémité de la paille était fendue longitudinalement en quatre morceaux qui étaient repliés à angle droit. La bulle de savon tenait ainsi suffisamment longtemps pour pouvoir être soufflée et atteindre une belle taille.  A côté il y avait le petit café de Madame Vallade, rendez-vous des joueurs de cartes, toujours accueillis avec plaisir par la patronne qui leur servait à boire. Les voisins étaient Mr et Mme Guyonaud (dits Ricou) avec leur épicerie à l’approvisionnement varié. La clientèle des enfants était nombreuse. Ils y trouvaient bonbons, roudoudous, réglisse en bâtons et en en rouleaux noirs et surtout les caramels gagnants. On y achetait aussi  boules, guirlandes de Noël et santons pour la crèche. Ils avaient une activité secondaire : ils tenaient un stand de tir à la carabine et de nombreux jeux simples dans les fêtes foraines. En face, Monsieur Fondeur fabriquait des articles de pèche et était spécialiste des mouches qu’il confectionnait avec des plumes de coq. Son voisin était un cordonnier, Monsieur Roux. A côté, à l’angle de la rue des Barris et de la rue se trouvait la boucherie de Mr et Mme Descamps, qui deviendra la laiterie Steiner quand Steiner quittera la Halle de la place du marché. En face se trouvait la célèbre boulangerie Bordes à côté du menuisier Pagnon. Et à la suite, un magasin de vêtements, principalement des bleus de travail de la marque Adolphe-Lafont, une marque qui existe toujours, tenu par Mr Soulier. Il me semble qu’il faisait les foires et marchés. Puis on trouvait un petit café attenant et un artisan carreleur, Monsieur Toralba. Un marchand de sabots, Mr Mas faisait face à un petit magasin de légumes. Et on trouvait encore un atelier de menuiserie, celui de Mr Monteilhet qui avait un magasin avenue Marceau à côté de chez mon copain B. Faurel. On trouvait enfin la famille Auzémery, père et fils, artisans plombiers. Le magasin qui faisait l’angle avec l’avenue Marceau était du côté gauche en descendant, le magasin Massias, cycles et matériel de pêche. C’est là que j’ai acheté mon solex avec ma première paye. Lui faisait face, le restaurant Audevard.

Madame Chameau termine en remarquant que la convivialité était omniprésente. Souvent les gens sortaient leurs chaises sur les trottoirs et bavardaient gentiment en attendant la tombée de la nuit. Mais c’est avec tristesse qu’elle voit tant de maisons fermées, délabrées, abandonnées et la rue déserte. Aujourd’hui la municipalité a rénové cette rue. Un beau travail. Mais chaque fois que nous la parcourons, nous sommes bien seuls ! Il faut dire que nous avons constaté que dans la région, la voiture est reine. On marche bien moins en pays arédien que dans une ville importante où il faut au moins se déplacer vers les stations des transports en commun ou vers les parkings. Et comme la rue du Pont est une rue piétonne,  Madame Chameau a peu d’espoir de voir sa rue animée par les passants.

 

En allant à l’école

Nous empruntions la rue du marché qui débouche sur le boulevard de l’hôtel de ville. Nous le traversions pour prendre la rue . A notre gauche, il y avait le garage Fitte et sa pompe à essence. Je me souviens qu’elle était surmontée d’un récipient en verre qui se remplissait de carburant. A droite, c’était la fontaine Pissarote et un bâtiment effondré, celui du Moulinassou. Une bombe était tombée en ce lieu pendant la dernière guerre. En montant on trouvait sur la gauche un forgeron, serrurier qu’on pouvait observer au travail. Et à droite c’était chez le ferrailleur Charles. Je me souviens y avoir vu des machines à vapeur, des batteuses. Nous en reparlerons. La rue débouchait sur la rue des  écoles. On tournait à gauche. Mais parfois, on tournait à droite. Se trouvait en effet quelques mètres plus loin une boutique où on pouvait acheter des bâtons de réglisse ou des roudoudous.

 

En revenant de l’école

Souvent, je revenais en faisant un autre parcours qu’à l’aller.

En face des casernes nous passions par un terrain vague qui conduisait à la gare du tacot. Il y avait là un dépôt sauvage d’ordures comme il y en avait un peu partout en ces temps. Il y en avait ainsi un au pied d’une des piles du viaduc. Dans ce dépôt nous trouvions des plaques de caoutchouc qui avaient servi à l’imprimerie Fabrègue pour imprimer des livres de classe. Nous reproduisions chez nous avec de l’encre les figures de ces plaques. Nous nous faisions des classes « à la Freinet » ! Il y avait encore, si je ne me trompe, une locomotive. Le tacot, le tramway, le petit train  fut mis en service le 5-02-1912 de Thiviers à St-Yrieix (32 km). Les stations après Jumilhac : Permangle, Pierrebrune, La Loue, Les Barris, La gare. Le 1-12-1930, il fut fermé aux voyageurs et en 1934 aux marchandises. Mon père me racontait qu’il fallait parfois descendre du train qui n’arrivait pas à avancer. Je crois me souvenir que c’est le ministre Freyssinet (celui qui a donné son nom aux casernes de St-Yrieix) qui a lancé les tacots.

Nous prenions alors la rue . A droite se trouvaient l’usine de chaussons Mouneau.

Nous passions alors au-dessus du ruisseau du Chantre  au niveau d’un restaurant où je me souviens avoir participé à une fête familiale (sans doute un baptême). Louis Bournazel nous apprend que « C’est le long de ce ruisseau que fut découvert du kaolin pour la première fois en France, en 1765. Madame Darnet, femme d’un chirurgien du roi à la retraite, montra la terre à son mari qui, à son tour, alerta Villaris, pharmacien à Bordeaux » [Mémoire en Images, St-Yrieix-la-Perche et son pays]. Et nous arrivions au boulevard de l’hôtel de ville que nous descendions.

 

Le Boulevard de l’Hôtel de ville

Nous allons le parcourir jusqu’à la rue du marché. Tout d’abord du côté droit en descendant.

Maggie Trouvat m’a rappelé qu’à la place du Crédit Agricole, il y avait alors l’Hôtel des deux gares : celle de la SNCF et celle du tacot. Au-dessus, se trouvait à l’angle de la rue , le magasin de Madame Misme, herboriste.

On passait devant la plaque du dentiste Fargeas, puis on arrivait à la Poste. Le bâtiment est devenu un commerce de détail de vins et liqueurs. A côté se trouvait un mur où le cinéma Michel affichait les films à venir et une entrée d’un passage qui conduisait au cinéma à droite et à l’hôtel-restaurant des voyageurs. Le passage débouchait rue . Où l’on trouvait en face le tribunal aujourd’hui disparu pour laisser place à l’hôpital. Après le cinéma c’était chez mon copain Marcel Lajarthe. Puis chez Michel Montastier et le garage Cirtoën. Au coin de la rue c’était la la pâtisserie Dubois qui fabriquait les madeleines Bijou. La pâtisserie Dubois était située rue. D’après le site de la Toile, l’entreprise a été fondée en 1845 par l’arrière-grand père Antoine Dubois. Ce n’est qu’en 1970 que ses locaux ont été transférés aux Lacs où ils sont encore aujourd’hui. De l’autre côté de la rue, faisant angle, se trouvaient les Galeries. C’était nos Galeries Lafayette. La pharmacie Parveau les a remplacé. Puis il y avait le Café des Arts. Je me souviens de ses colonnes. Tout jeune j’y ai parfois accompagné mon père le dimanche matin. Il sera remplacé par la Maison de la Presse de monsieur et madame Picot. Aujourd’hui c’est de nouveau un café. A côté, à l’angle de la rue du marché, il y avait un boucher.

Descendons maintenant le boulevard de l’Hôtel de ville du côté gauche.

Il y avait le garage Chapeyrou qui représentait la régie Renault. Un jour nous y avons récupéré de petites voitures en plastique qui représentaient la 4 chevaux Renault. Il deviendra le garage Faurel

Un passage conduisait chez le photographe Chassenerie. Dans des vitrines du passage, étaient exposées des photos, dont des photos de mariages, de communions

Ensuite, c’était et c’est toujours le tailleur Authier, maintenant commerce de vêtements. Puis il y avait les Assurances Faye.  Faye faisait aussi correspondant du journal régional et photographe de presse. Puis le garage Giroux devenu ensuite garage Bosselut. Le garage s’établira ensuite avenue Gutenberg. Il sera remplacé par la Maison de la Presse de monsieur et madame Picot. Ces derniers, après avoir quitté la place du marché, se sont établis un temps au Café des Arts, en face. Donc pas loin de l’emplacement où ils ont commencé à vendre des journaux, là où se trouvait les Assurances Faye.

 

Le boulevard de l’Hôtel de ville de la rue du marché à la place de la Nation

Dirigeons-nous vers la place de la Nation en suivant le trottoir de gauche. Après la rue du marché, se trouvait la pâtisserie Jayat où nous achetions des biscuits chaque dimanche. Il s’agissait d’un gâteau que j’aimais tremper dans mon verre de vin et eau ou dans le jus de fruits au sirop . Puis c’était le magasin du marchand de peintures, verre à la coupe de monsieur et madame . Ils étaient voisins d’ l’opticien Lachal, lequel jouxtait la Banque Tarneau qui faisait l’angle avec l’avenue Marceau, une banque de Limoges qui aujourd’hui a des agences jusqu’à Nantes.

 

Les premiers feux de circulation ont été installés à ce carrefour, le carrefour de la mairie, en ???

En remontant je me souviens de la boucherie Furelau, le boucher était le frère du professeur d’anglais du collège. Puis de la Tour Blanche qui est devenue un hôtel-restaurant. A côté se trouvait un magasin de vêtements. Je me souviens y être entré avec Lebaron qui a prononcé devant moins un  mot qui allait devenir célèbre Blue d’jean. En face, se trouvait une tréfilerie qui fabriquait du fil de fer barbelé.

En descendant le boulevard, on trouve maintenant la rue  où a été construite la poste et derrière la mairie les premiers HLM de St-Yrieix. Puis c’est le jardin de la mairie. A gauche de la mairie, au-dessus du local des pompiers, devenu maintenant Cyberbase, se trouvait un petit parc avec un bac à sable. A l’angle du Boulevard de l’Hôtel de ville et de l’avenue se trouvait et se trouve toujours la Bijouterie Boudrie. Monsieur Boudrie élevait des faisans que l’on voyait dans leur volière. On trouvait ensuite un magasin de vêtement

 

Rue Victor Hugo et rue Grévy

La rue Victor Hugo va du boulevard de l’Hôtel de ville à .Elle est parallèle à la rue du marché.

En se dirigeant vers l’église, sur le côté droit il y avait une partie de la vitrine de la pâtisserie Dubois et un local attenant où étaient fabriquées les madeleines Bijou. Puis il y avait le café de la Zésette, et chez Lascaux puis Tigoulet, qui avaient une sortie rue Grévy, à côté de la boucherie-charcuterie Bedu et de l’atelier de menuiserie ébénisterie de Monsieur Trouvat. Au coin de la rue, il y avait et il y a toujours la Banque Populaire du Centre.

De l’autre côté de la rue Victor Hugo, en partant du boulevard, après les Galeries qui deviendront la pharmacie Parveau, on trouvait le salon de coiffure Audrerie.

On trouve alors la rue Darnet – du nom du découvreur du kaolin à St-Yrieix – qui mène à la rue du marché. Dans cette rue, à droite, se trouvait le regrattier Barris. On y achetait les lapins, les œufs, les poulets. Barris expédiait aussi des champignons.

Sur la rue Grévy, après la rue Darnet, on arrivait alors à la boutique du  plombier-fumiste Gadras. Pour les jeunes, il faut préciser qu’un fumiste est un installateur et réparateur de conduits de fumée. Il était assez normal que Gadras soit le capitaine des pompiers ! Ensuite la boucherie Pradeau suivie de l’épicerie caviste Célérier et de chez Damaille, au nom adapté au commerce puisqu’il s’agissait d’une mercerie, vendant de la  maille, des laines, etc.

Au coin de la rue Victor Hugo et de la rue Grévy – il y a maintenant devant cet emplacement la plaque de la  place du président Paul Magnaud, surnommé le “Bon Juge“ – , il y avait le magasin de vente et réparation de vélos, mobylettes ainsi que d’articles de pêche et de chasse de monsieur Sérière. On s’y approvisionnait en gazoline et solexine. Le vélo Solex était économique. Il faisait du  « 1 sou (c’est-à-dire cinq centimes de franc) le kilomètre ». En face, au coin de la rue Jules Grévy, se trouvait chez Dufour, fabricant des madeleines Bébé. La marque avait été créée par son prédécesseur Aublanc. Je me souviens des boites de madeleines dont le couvercle représentait dans un cercle une jeune femme en barbichet. Le barbichet est la coiffe de la Limousine. L’usine se trouve aujourd’hui à Saint-Maurice les Brousses sur le route de Limoges. Le magasin est maintenant occupé  par un marchand de chaussures.

Pour aller rue du marché, on tourne à gauche rue Jules Grévy. Il y avait là le bourrelier Pironneau . Il vendait des licous, des cordes, des cartables en cuir. En face, se trouvait la pâtisserie Beauduffe. Il y a toujours une pâtisserie. Et à sa gauche, il y avait un petit bistrot, chez La Senysse, remplacé par le siège de la section locale du PCF (Parti Communiste Français). Y était affiché l’Echo du Centre. Attenant se trouvait et se trouve toujours un chapelier, marchand de paniers et de parapluies, Boussogne.

En remontant vers la place du Moustier par la rue Grévy, on trouvait à droite, le coiffeur Roche et donnant sur la place, la boulangerie Guillaumeau où j’entendais chanter les grillons. En redescendant, on trouvait une épicerie au coin. Elle a servi un temps de relai pour les colis des Galeries Lafayette. Puis le cordonnier Rouchu. Il y avait alors un passage conduisant à des jardins. Il était suivi du magasin d’électricité, radio puis télévision Tallet, à l’enseigne de Philips. J’y ai vu les premiers postes de télévision.

 

Je n’ai parlé que de quelques unes des rues de St-Yrieix. Je pense cependant que cela suffit à décrire  ce qu’était le « centre ville » dans les années 50-60. Des métiers, des pratiques,  ont disparus aujourd’hui. Parlons-en.

 

De vieux métiers

Derrière chez nous, madame Brachet cardait la laine des matelas qu’elle refaisait. Elle cardait aussi le crin des sommiers. La cardeuse était une machine manuelle qui possédait une plaque de bois en arc de cercle munie de crochets dont la pointe était parallèle à l’arrondi de la plaque. Cette plaque était déplacée sur une autre plaque dont les crochets étaient mis dans le sens opposé. Il ne fallait pas mettre les doigts entre ces deux plaques. La grand-mère Brachet filait la laine. Elle avait un rouet et un fuseau, comme sur les livres illustrés de contes. Je voyais aussi carder la laine quand je montais la vieille rue moyenâgeuse des Barris.

Rue Pasteur dans le quartier des Hors, en face de la statue de Sainte Barbe, patronne des pompiers, il y avait une conserverie de champignons.

Rue Grévy, il y a eu jusque dans les années 70, un régratier, Barris. Il achetait des champignons, des lapins, des œufs qu’il revendait en gros mais aussi au détail.

Sous la Halle, puis rue des Barris, il y a eu un laitier, Steiner. Je me souviens qu’on y achetait  lait et yaourts dans des pots de verre consignés. Il s’est ensuite déplacé rue des Barris. J’ai une yaourtière qui possède des pots copies de ces pots de l’époque.

Les colis étaient livrés avec une remorque tirée par un cheval. Son conducteur allait en prendre livraison à la gare à l’arrivée du train. Pour les enterrements, le corbillard était lui aussi tiré par des chevaux. Enfin, c’est par des charrettes tirées par des chevaux que l’usine à gaz était alimentée en coke. Le crottin ne restait pas longtemps dans la rue. Les convois étaient surveillés. Les habitants récupéraient ce crottin de cheval pour leurs pots de fleur.

A côté du collège, il y avait un maréchal-ferrant. Il y en avait un autre, ou peut-être ce fut le même qui avait changé d’adresse, avenue Marceau, à gauche en montant vers l’Hôtel de ville. Je me souviens quand ce dernier a exigé de ses clients qu’ils prennent rendez-vous. Cela a fait beaucoup parler dans le landerneau arédien : le maréchal-ferrant qui se prend pour un médecin ! Aujourd’hui, je ne sais où il y a un maréchal-ferrant à Saint-Yrieix. Peut-être au centre équestre du Moulin des cailloux.

On voyait passer assez régulièrement le rémouleur, avec sa carriole pour aiguiser couteaux et ciseaux. C’était un étranger !

Il y avait la marchande de peaux de lapins. C’est qu’à l’époque, on achetait les lapins vivants.

 

Il y avait des laveuses qui travaillaient dans les lavoirs de Saint-Yrieix.

A Saint-Yrieix, il y avait le tambour et la cloche. Le tambour c’était pour annoncer des arrêtés municipaux aux coins des rues. La cloche était plus originale. Je me souviens qu’un jour au magasin mon père recevait « Le Lion Noir ». Le Lion Noir était une marque de cirage. Et « Le Lion Noir » pour nous c’était le représentant de commerce qui passait prendre les commandes, un personnage qui ressemblait à Philippe Bouvard en particulier par son rire. Il était aux alentours de midi. Et il a entendu et vu quelqu’un sonner une cloche qu’il tenait à la main. Le Lion Noir a dit « c’est bien à Saint-Yrieix, on annonce la soupe – il faut rappeler que chez nous, comme en Périgord, on mange la soupe à tous les repas – en sonnant la cloche. Il n’avait pas fini sa remarque qu’il entendit avec un accent tonique

« ENNterrement de monsieur … ». En effet, les enterrements étaient annoncés par la cloche. On pouvait ainsi savoir ceux qui ne passaient pas par l’église car la cérémonie funèbre était annoncée en même temps que le décès. Je ne sais plus si celui qui passait la cloche était le garde-champêtre ou une autre personne. A Excideuil, c’était différent. Des femmes passaient dans les maisons annoncer les décès, parfois en déposant des cartes.

 

Les foires

La foire avait lieu et a toujours lieu le deuxième et quatrième vendredi du mois. La semaine où il n’y a pas de foire, il y a marché le samedi. J’ai connu la foire qui occupait toute la rue du marché, la place du marché, la rue montant au foirail, le foirail dont la partie basse où était le marché de agneaux et des cochons. La foire occupait aussi la place de la nation, où il y avait les ventes de vêtements, des tout à 100 francs (le 1 franc d’aujourd’hui, pardon, de hier) etc. C’est là que j’ai acheté mon premier couteau à cran d’arrêt avec son anneau, ma première chaîne pour couteau, mon premier « poignard » pour faire des cabanes. Et bien sûr, la foire c’était surtout  le foirail qui occupait la place devant la gendarmerie et l’hôpital qui n’était pas aussi étendu qu’aujourd’hui. Il y avait des barres auxquelles les bovins étaient attachés. Le spectacle avait lieu à la bascule où il fallait, après les avoir pesés, faire monter les animaux dans les bétaillères. Les marchands utilisaient force coups de bâtons et plus tard des appareils tenus à la main et disposant de deux pointes qui devaient envoyer un courant électrique dans la couenne des bestiaux. Les paysans et les marchands de bestiaux portaient une blouse noire, sans ceinture. Les marchands faisaient des propositions de prix, qu’en général le paysan refusait. Le marchand quittait le paysan en lui glissant un papier en main, papier où je pense il devait écrire sa proposition de prix. Il revenait un peu plus tard et si l’affaire se faisait, cela se marquait par un top dans la main. Les marchands avaient des sacoches en cuir pendues à leur épaule. Je me souviens des liasses de billets qui changeaient de main et des portefeuilles ventrus. Les camions conduisaient les veaux de Saint-Yrieix à la gare SNCF. Ils partaient pour l’embouche vers Saint-Etienne, Lyon et l’Italie. Il y avait aussi des concours. A cette occasion, les prix distribués consistaient en plaques de fonte moulée de forme ovale, peintes en rouge ou en vert avec le nom du prix. Ces plaques étaient clouées sur les portes des granges et des étables. On peut encore en voir en place. Les restaurants faisaient salle comble. Je pense par exemple à La Bonne Cave, derrière chez nous. Il n’y avait pas grand monde le reste du temps. Mais pour la foire, il y avait la queue.  Le restaurant qui faisait aussi café était tenu par madame Bayle, une forte femme. Et on pouvait voir quelques personnes qui avaient manifestement bien arrosé leurs ventes, qui tard dans la journée, étaient encore à déambuler dans les rues.

C’est en 1979 que la municipalité a fait construire un marché couvert au lieu-dit Bourdelas sur la route de Limoges.

Les fontaines de Saint-Yrieix

La plus connue est celle de la Pissarotte qui se trouve en face de la maison de la presse. Quand j’étais tout jeune, il y avait encore trace de la bombe qui était tombée à côté pendant la guerre. Il y avait un moulin sur le Couchou. En été pas mal d’habitants de la rue du marché allaient chercher l’eau de boisson à la Pissarotte. En allant aux casernes, nous ne manquions pas au printemps de boire à cette fontaine.

Il y a une autre source sur la route du Chalard, à gauche après avoir quitté le pont sur la Loue. Il y avait du cresson. Encore tout récemment ,j’y ai vu des personnes y remplir des paniers de bouteilles. Mais aujourd’hui, un panneau indique que son eau n’est pas potable.

Il y a aussi une fontaine près du Couchou sur une petite place que l’on peut atteindre de la rue . C’est la fontaine de Saint-Yrieix. Je me souviens qu’elle était décorée pour les Ostensions. Claude m’a dit se souvenir qu’y étaient accrochés des oripeaux, sans doute en remerciement d’un vœu exaucé.

J’ai connu un jeune curé – c’était après mon départ de Saint-Yrieix – qui m’a dit qu’on lui demandait certains services qui étaient plus proche de la magie que de la religion. Je n’avais pas bien compris. Et un jour j’ai vu à la télévision un reportage qui montrait des personnes de Saint-Yrieix qui faisaient de la divination à l’aide de cendres versées sur un seau d’eau. S’agissait-il d’eau bénite, d’eau de la fontaine de Saint-Yrieix, je ne sais. C’était de la spondanomancie. On comprendra que quand on m’a offert en master d’histoire des sciences de suivre un cours sur l’histoire de la divination fait par le professeur J.Y. Boriaud, je n’ai pas laissé passer ma chance !

Albert Goursaud et Maurice Robert ont recensé les fontaines miraculeuses en Limousin. Il y en a huit à Saint-Yrieix :

La fontaine des amoureux, favorisant les mariages, la fontaine Nenbouni, soignant les maux de ventre, la Pissarotte soignant les rhumatismes, la fontaine Saint Martin, fontaine de dévotions, la fontaine Saint Mathieu qui soigne les maux de dents, la fontaine Saint-Maur qui soigne les maux de tête, la fontaine Saint Pierre qui soigne les maladies infantiles, et enfin la fontaine de Saint Yrieix qui soignent maux de tête et rhumatismes. Je ne sais où se trouvent toutes ces fontaines. Mais je viens de lire que le lavoir de la rue de la Fontaine Saint-Pierre est alimenté par une fontaine miraculeuse et en voyant la photographie je me remémore cette fontaine qui se trouve sur une petite rue, plutôt un chemin proche de l’étang Baudy.  Ce qui m’amène aux lavoirs.

 

Les lavoirs

Celui que je connaissais bien est celui qui se trouvait à côté de l’abattoir, à côté du pont sur la Loue, sur la route du Chalard, là où le Couchou se jette dans la Loue. Les personnes qui lavaient le linge pour divers ménages de Saint-Yrieix passaient rue du marché avec le linge posé sur une brouette.  C’est là que l’on pêchait de gros goujons, bien nourris sans doute avec ce qui pouvait provenir de l’abattoir.

Il y avait aussi celui de la Fontaine Saint-Pierre, un autre rue Marcel Roux d’aspect plutôt moderne et un autre rue des Pénitents. Nous passions devant ce dernier en chantant quand nous allions avec le « patro » jouer au foulard dans les bois de Puyjolet. On y voyait les femmes agenouillées qui frappaient le linge avec le « peteu » à la main pour faire sortir l’eau savonneuse de « la bujado ». Ces lavoirs existent toujours.

 

La religion

 

Comme ma sœur, j’ai été baptisé. Mon premier prénom est celui de mon parrain, un oncle maternel, le second Armand, est celui de mon grand-père paternel que je n’ai pas connu et le troisième Edmond, celui de mon père. A l’époque, à Saint-Yrieix, tout le monde ou presque était chrétien plus ou moins pratiquant,  plus précisément catholique, comme sans doute maintenant dans les pays d’états musulmans ou les pays arabes, les gens sont musulmans. Mais personne ne sanctionnait l’absence de pratique ! Je me souviens d’un vicaire qui nous disait « ne soyez pas, comme beaucoup, des chrétiens à quatre roues ». Ces « quatre roues » n’ont rien à voir avec les « quatre roues » de la légende de Sainte Catherine. Il s’agit des roues du landau qui vous amène au baptême, de la voiture qui vous amène à la communion solennelle, de celle qui vous amène à votre mariage et enfin de celle du corbillard qui vous conduit à votre dernière demeure en passant par l’église.

Ma mère m’a appris qu’il lui arrivait de baptiser (ondoyer) des nouveaux nés quand on pensait qu’ils ne survivraient pas longtemps.

Le baptême se fait sur les fonds baptismaux à l’entrée ouest de l’église. Le cierge pascal, symbole de la lumière est allumé par le prêtre. Le bébé est nommé, reçoit l’onction du Saint Chrême, le sel, et les parrain et marraine prononcent la profession de foi pour lui. Ils s’engagent ainsi à aider les parents ou en cas de décès de ceux-ci à veiller à son enseignement chrétien.

Un jour ma mère m’a dit « Je t’ai inscrit au catéchisme. Tu y apprendras ce qu’il y a dans la Bible et les Évangiles. Il y a de bonnes choses. Et tu verras ce que tu en penses. ». Ce n’est certainement pas exactement ce qu’elle m’a dit, mais c’est ce que j’en ai retenu. Les leçons de catéchisme ont été fort peu nombreuses. Elles ont été données par Mademoiselle Dingrande (je ne sais quelle est l’orthographe) et par une religieuse dans une salle du « patro ». Je n’en ai pas retenu grand chose. Mais nous avions un livre, un catéchisme que j’ai conservé. Et c’est dans ce livre que j’ai fait mon éducation. Je n’ai pas su remettre la main dessus pour rédiger ces mémoires. Je me souviens qu’il était édité à Bourges et qu’il y avait un « imprimatur ». Étonnant d’en avoir retenu cela. Je suis sûr que ça ne faisait pas partie de l’enseignement. J’ai fait ma « première communion », i.e. une cérémonie où l’on communie pour la première fois. A l’époque, on recevait l’hostie – ma mère m’avait expliqué que c’était du pain azyme, du pain sans levain… comme sont faites les Pailles d’Or de LU que Nicolas retrouvera lors de son premier stage quand il était en Génie Mécanique et qu’il a travaillé sur la tartineuse de l’usine LU- directement sur la langue. On ne devait pas la mordre, on ne devait pas la toucher des doigts. De nos jours, le prêtre vous la met dans la main. Pour communier il fallait être à jeun depuis au moins une heure et ne pas avoir de péché grave sur la conscience. J’ai compris plus tard pourquoi les homéopathes exigent toute une procédure pour avaler leurs petites pilules de farine ! Le rite est essentiel pour la foi ! Je ne me souviens pas si il y a eu une « retraite » pour cette première communion. Pour la « communion  solennelle », j’étais alors au collège, il y en eut une. On dut même s’absenter plusieurs jours du lycée. Cela ne sembla pas gêner la plupart des professeurs que je retrouvais à la messe le dimanche. Mais cela ne plaisait pas à Jean Sage qui était prof d’histoire-géo. Il nous l’avait dit. La « retraite » serait appelée de nos jours « un séminaire », ce terme qui fait fleures dans les universités et maintenant les partis politiques. Nous avions des journées entières de prêche par un prêtre venu de Limoges sans doute. Il avait un formidable don de persuasion. Il nous a fait le coup du « pari de Pascal » (il n’a pas cité Pascal !) : « si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter. ». Il nous a vraiment secoués. Ma grand-mère m’a offert un missel, relié cuir que j’ai conservé. On m’a fait imprimer des cartes religieuses sur lesquelles était inscrit mon nom et la date de la communion solennelle. J’étais habillé en costume et portait un brassard blanc que j’ai toujours. A cette époque, il y avait quelques garçons qui étaient en aube blanche, qui deviendra l’uniforme de la communion quand ma sœur a fait la sienne. Il y a eu le premier grand repas que j’aie connu à la maison. Après la communion, nous avions le droit de suivre la messe dans les stalles qui possédaient des patiences, ces petits sièges qui permettaient de s’asseoir tout en se donnant l’attitude de quelqu’un en station debout. Ces stalles se trouvaient près de la sacristie, en face de l’orgue. Il nous arrivait de parler assez fort et le prêtre en chaire qui utilisait un microphone dont l’amplificateur se trouvait à côté des stalles, a parfois interrompu son prêche pour nous demander le silence. C’était avant les réformes du Concile de Vatican II lancé par le pape Jean XXIII qui avait succédé à Pie XII en 1958, réformes appelées l’ «aggiornamento» (mise à jour) de l’Église catholique, concile qui termina ses travaux sous le pontificat de Paul VI. A l’époque, il y avait des chapelles de chaque côté de la nef. Elles ont disparues. Autour des fonds baptismaux, il y avait de grands tableaux avec une inscription « don de l’Etat ». J’en ai vu d’autres qui étaient stockés au premier étage en montant au clocher. La messe était dite en latin. Et le latin était dit selon une prononciation que nous n’utilisions pas en cours de latin au collège. Par exemple, on disait « et vobiscoum » ce qui s’écrivait « et vobis cum » (et vous avec, et avec vous). Quand j’ai eu à faire des thèmes latins – nous avions peu de thèmes par rapport au nombre de versions – j’ai souvent utilisé les prières en latin comme un dictionnaire. Le curé prêchait  en montant en chaire. Il s’agissait d’une tribune surélevée où le prêtre accédait par un escalier tournant. La tribune était surmontée d’un abat-son. Au lycée aussi les profs avaient une chaire. Leur bureau était sur une estrade. Est-ce que les chaires ont été supprimées dans les écoles ?  La messe était parfois chantée. A Saint-Yrieix il y avait peu de participation des fidèles aux chants. Quand les Bretons migrants sont arrivés à Saint-Yrieix il y a eu plus de participation !

Tous les ans, les mêmes thèmes revenaient systématiquement selon la même chronologie. Et le calendrier nous rappelle toujours cette chronologie. Aussi, je m’ennuyais parfois pendant les sermons. Alors je regardais les chapiteaux de l’église. Je ne comprenais pas ce que faisaient dans une église ces têtes grimaçantes, ces curieux animaux. J’avais posé des questions à la sœur Emmanuelle qui ne m’avait pas fait des réponses claires. Mais dans la collégiale du Moustier de Saint-Yrieix on ne voit pas des choses comme on peut en voir dans la Sainte Chapelle à Paris, comme Héloïse tenant dans sa main le sexe d’Abélard. Je détaillais aussi les vitraux du cœur. On y voit entre autres, Saint-Yrieix en aube blanche, une colombe sur son épaule.

Dans l’église, les hommes se mettaient à droite quand on regarde les cœur et les femmes à gauche. Le prêtre disait la messe tourné vers le cœur comme l’ensemble des fidèles.

L’église faisait le plein de fidèles pour la messe de minuit de Noël. Je n’y ai eu droit qu’assez âgé. Un chanteur se mettait debout à côté de l’orgue et chantait « Minuit chrétien » que l’on pouvait entendre il y a quelques années dans les super-marchés pendant le mois de décembre. La messe de minuit fut mon premier opéra ! Je ne suis allé à l’Opéra qu’à mon arrivée à Nantes… et c’est à l’Opéra Garnier à Paris que j’ai vu Les contes d’Hoffman d’Offenbach. Une chance, car c’est je pense l’opéra à conseiller à ceux qui n’en n’ont encore jamais vu un.

La sœur Emmanuelle faisait une immense crèche dans le transept de gauche entre la chapelle de la vierge et la sacristie. La crèche était faite en papier imitant le rocher. Le paysage était grandiose. Des arbres, des plantes, de l’eau. Et un petit ange qui hochait la tête quand on faisait tomber une pièce dans le tronc. Avec Claude, il nous est arrivé de nous cacher dans le décors et de jouer à Jésus le père comme dans le film Don Camillo où Fernandel entend des paroles du Christ. Je n’avouerai pas ici qui fut l’objet de nos facéties.

Sœur Emmanuelle était connue de tout Saint-Yrieix. Elle y a vécu de 1934 à 1975.

Elle avait de nombreuses activités. Elle ouvrait et fermait l’église. Elle tirait les cloches avant l’électrification. Les enfants de cœur avaient aussi ce privilège. Quant aux autres, ils tiraient parfois les cloches comme d’autres appuient sur les sonnettes des maisons sur la route des écoles. Elle allait faire le catéchisme dans les fermes, parfois assez loin de St-Yrieix. La marche ne lui faisait pas peur. C’est elle qui s’occupait du « patro » des filles. Elle s’occupait aussi de l’église, en ouvrant et fermant la porte à clé. C’était une Bretonne qui nous avait raconté qu’elle avait survécu à une noyade. Elle organisait des colonies de vacances en Bretagne dans le village où avaient vécu ses parents. Les artichauts étaient à volonté à chaque repas. Elle a aussi organisé des camps près de Lourdes.

Une autre fête attirait beaucoup de fidèles. C’était les Rameaux. Il y avait beaucoup de baptêmes. De splendides rameaux étaient fabriqués avec du bois de noisetier pour constituer une forme d’œuf. Sur le bois étaient tressées des branches de buis odorant. Sur ce montage, étaient accrochés des boules, angelots confectionnés en meringue. Il y avait aussi de petites cornues. La cornue est un gâteau, une brioche, qui a la forme d’un Y et qui est dégusté à Rameaux.

Mon père allait à la messe pour les grandes fêtes. Ma mère je ne l’y vois pas aller. Mais elle avait l’excuse de son service à la maternité où elle était la seule sage-femme !

Ma grand-mère paternelle, elle, allait non seulement à la messe mais aussi aux vêpres, du latin « vespera » le soir, vers 17 h 30.

Le mois de mai, c’était « le mois de Marie ». Tous les soirs il y avait « mois de Marie » à l’église. L’hôtel de la vierge dans le transept gauche était couvert de fleurs blanches dont des lys. Pour la clôture du mois de Marie, il y avait une procession avec flambeaux comme à Lourdes. Les jeunes filles portaient une couronne de fleurs blanches.

Tous les ans, il y avait le pèlerinage à Lourdes. Mais grand-mère, prénommée Marie, l’a fait plusieurs fois. Un train spécial était affrété par le diocèse. Je me souviens qu’elle m’avait rapporté de Lourdes,  un crayon qui portait dans le manche un petit orifice par lequel on voyait la grotte miraculeuse, des bonbons galets du gave de Pau contenant de l’eau de Lourdes, une petite gourde contenant de la même eau. Je n’ai jamais fait ce pèlerinage.

Je n’ai jamais été enfant de cœur.

Une année il y a eu une « mission ». Je me souviens que les différents corps de métier ont préparé des stands (je ne sais plus quel est le nom adéquat, je ne pense pas que « reposoir » convienne) qui étaient dans les différentes chapelles où les instruments de leur métier étaient exposés. Des crucifix en plâtre ont été distribués dans presque toutes les maisons.

 

Les sœurs

Les religieuses faisaient partie du paysage arédien. Elles étaient à l’hôpital, à la maison de retraite, à l’orphelinat, à l’église. La Maison Mère des religieuses de l’hôpital et de l’orphelinat était à Tours (Sœurs Dominicaines de la Présentation)

J’ai déjà parlé de sœur Emmanuelle. Elle était je pense la sœur tourière. En plus de ses nombreuses activités, elle était aussi la sœur « qui quête ». Elle préparait aussi tout ce qui était nécessaire à la messe. Je me souviens l’avoir vu utiliser un verre à apéritif comme emporte-pièces pour obtenir

des hosties. Je n’avais  vu que la phase terminale. J’ai appris récemment que fabriquer des hosties n’est pas chose facile si j’en juge par ce qui est dit sur les sites web des abbayes qui en fabriquent en

quantité et qui trouvent une source de revenus dans ce produit. Saviez-vous que rien ne va plus sur le marché des hosties ? Je vous cite le journal La Croix : « La concurrence sur le marché des hosties menace les monastères de contemplatives, qui fournissent les diocèses français ?. […] « Des producteurs étrangers, notamment polonais, ont cassé le marché », avance Sœur Marcelline, du Carmel de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), responsable du groupement des monastères vendant et fabriquant des hosties. De fait, en Pologne, le « marché » est beaucoup plus important, et les hosties sont fabriquées par des laïcs, à des prix de revient plus faibles. »

Il y avait aussi une sœur « qui pique »  qui se déplaçait chez les gens à qui avaient été prescrits des injections. J’ai connu les sœurs avec leurs cornettes. Elles l’ont abandonnée fin 1960. C’est le 27 juin 1993 qu’il n’y a plus eu de religieuses dans les services de soins de l’hôpital (information de Maggie Trouvat). Cette date est tardive, car je viens d’assister à une soutenance de thèse de médecine sur les sœurs de la sagesse dans les hôpitaux nantais. Elles les ont quitté en 1974.

 

L’Ecole et le collège/lycée

 

L’école maternelle et primaire

 

Les casernes

 

Je suis allé à l’école maternelle des casernes. Il y avait l’école libre derrière l’église et l’école publique aux casernes. Je me souviens de mon premier jour d’école. J’ai été accompagné par une fille de la voisine qui était « une grande », Simone Beauduffe. Nous empruntions la rue du marché, coupions la rue de l’hôtel de ville, nous laissions sur la droite la fontaine pissarotte et derrière elle une zone de bâtiments en partie détruits. Une bombe était tombée là pendant la guerre qui n’était terminée que depuis peu. Puis nous montions la côte. On passait à gauche devant une forge, puis à droite devant chez Charles ferrailleur. On arrivait alors à la rue qui passait devant l’école, à droite il y avait une petite épicerie qui vendait roudoudous et bâtons de réglisse. Jeune élève, j’ai acheté une ou deux fois un roudoudou et un bâton de réglisse. Ensuite j’ai fabriqué moi-même les roudoudous en faisant fondre du sucre dans les coquillages récupérés. Et plus loin il y avait un garage automobile et enfin l’imprimerie Fabrègue. Pour aller à l’école, il fallait tourner à gauche.

L’école maternelle se trouvait à droite de l’école des filles. L’école primaire était en effet divisée en deux parties, à gauche les garçons, à droite les filles quand on regardait la façade du bâtiments des casernes. L’inverse de ce qui se pratiquait à l’église quand on regardait le cœur. Je ne m’en étais pas rendu compte. Mais j’ai appris depuis que les filles n’avaient que des enseignants femmes. Par contre, les garçons, nous avons eu des enseignantes. J’ai appris aussi que depuis le secrétariat d’état de Ségolène Royale, les enseignants sont interdits sur les photos de classes. Sur la photo de la classe maternelle dont je dispose, il n’y a pas d’institutrice. Et ça ne m’a pas aidé à retrouver le nom de ma première institutrice.

Je me souviens avoir pleuré quand il a fallu lâcher la main de la voisine. Madame Magadou l’a remplacée. Madame Magadou était la dame pipi de l’école maternelle.

A l’école maternelle, nous avions une place affectée. Une activité m’est restée en mémoire, la confection de canevas sur des cartons. Jamais mes parents ne m’ont accompagné à l’école. Une grande différence avec ce qui se pratique de nos jours en ville.

 

A l’école primaire, j’ai eu comme institutrice la femme du directeur de l’école, plutôt sévère, Madame Lagorce. Dans les premières classes, certains élèves parlaient plus patois que français. Il m’est resté en mémoire cette anecdote. L’instituteur demandait à chaque élève la profession de ses parents. Un élève venait de répondre « expert comptable ». En fait, le père n’était que « comptable », l’élève deviendra expert comptable diplômé. Il avait fait une projection sur son père. Alors Bernard Faurel, dont les deux parents étaient coiffeurs, a répondu, quand son tour est venu, « expert coiffeur ». Je pense qu’aujourd’hui il répondrait « coiffeur concepteur ». Le business est devenu fabricant de concepts. Nos industriels rêvent d’industrie sans usine. Les Business school ont détrôné les scientifiques. Les facultés des sciences en savent quelque chose !

Mais il parait que les « experts » sont revenus à la mode. Surtout ceux des USA.J’ai eu ensuite la mère d’un des élèves, Madame Charzat, et aussi son mari, un  monsieur de grande taille. Un jour il nous a donné un devoir qui consistait à décrire un paysage que nous aimions. Je me souviens que bien des élèves ne savaient que choisir. Ils ne s’étaient jamais demandé s’ils aimaient les endroits qu’ils fréquentaient. Monsieur Charzat leur a dit de décrire l’étang Baudy devant lequel plusieurs passaient chaque jour. A gauche de l’étang Baudy, il y avait la Brasserie Holderer. Sur l’autre côté de la brasserie, était l’ »eau chaude ». En effet un serpentin sur lequel coulait de l’eau froide servait à refroidir l’eau venant de la Brasserie. Un été j’ai attrapé un furoncle sur le mollet droit. J’en ai encore la cicatrice. Il a été long à soigner. Et j’ai reçu des antibiotiques. Avec mon père, nous allions dans la brasserie chercher de la levure de bière que l’on délayait dans l’eau, c’était avant l’usage de « l’ultra-levure » pour reconstituer la flore intestinale. J’ai ainsi pu visiter les splendides caves de la brasserie. Puis j’ai eu le père d’une des élèves, monsieur Jouannaud. Je me souviens de son enseignement des mathématiques. Il partait de ce que l’on voulait obtenir, ce qu’il écrivait en bas à droite du tableau, et il remontait vers les éléments nécessaires à l’obtention du résultat. Une technique enseignée pour la construction des logiciels. Il était sacrément en avance. D’aucuns le considéraient comme un peu fou. Alors j’ai eu quelques enseignants un  peu fous. Ce furent les meilleurs. La fête de Noël avait lieu sous les combles des casernes. Je me souviens qu’on nous avait fait jouer des bergers. Mon père m’a fabriqué une flute d’un morceau de bois. Les touches étaient symbolisées par des grosses pointes de laiton à tête ronde. Pour Noël ceux qui venaient de la campagne apportaient des cadeaux à l’instituteur : des paniers d’œufs, et autres produits de la ferme. Tous ces cadeaux étaient mis sur des tables autour de l’estrade.

Le jeu populaire à la récréation était le jeu de bille. On dessinait un cercle dans lequel on mettait une bille chacun. Avec le boulet de fer, on tentait d’éjecter le plus possible de billes du cercle. Les billes éjectées devenaient notre propriété. Il y avait des billes peintes en terre et des billes en verre coloré qu’on appelait « billes d’agate ». Certains démontaient des roulements à billes et récupéraient de belles billes d’acier brillantes comme on n’en trouvais pas dans le commerce. Je mettais mes billes dans un vieux bas noué. Mon sac de bille a été transmis à mon fils qui l’a fait prospérer. Les billes sont maintenant dans un grand vase à pied et y sont du plus bel effet.

Un autre jeu était celui des osselets. Les osselets étaient récupérés à Rameaux lorsqu’on mangeait du chevreau, un plat délicieux. On utilisait les fourmis pour nettoyer l’osselet. Certains avaient des osselets en fer.

 

Un verbe qui me trotte dans la tête

Enfant j’ai appris une chanson qui parlait de La Marion (encore l’article devant un nom de personne)  sous un pommier « que se guanguénave ». J’ai toujours aimé ce verbe. Je m’en souviens encore parce que ma mère me le faisait répéter et se demandait si j’avais bien entendu la maitresse car elle ne savait pas ce qu’il signifiait. Je viens de le lire traduit par « se dandiner » dans un livre de chansons savoyardes. J’ai lu ailleurs que c’était du franco-provençal et que la chanson est encore enseignée dans les écoles. En Limousin, se dandiner se dit « se daudinar » ou « se bradandinar », « se brandinejar » comme l’indique le dictionnaire de Lavalade.

Je me souviens de  la chanson du canard blanc que nous avions mimée.

Derrière chez nous, y a un étang

N’est pas si creux comme il est grand

Trois beaux canards y vont nageant

Y en a deux noirs, y en a un blanc

C’était avant que Nana Mouskouri la chante dans sa version québécoise sous le titre Vl’a le bon vent.

Je me souviens d’une fête de l’école. Notre instituteur était alors monsieur Boutineau. J’ai conservé la photo des élèves déguisés. Nous avons joué « Le consul à Curitiba ». Marcel Lajarthe était le consul. Il était aussi le premier de la classe. Assis dans un fauteuil de rotin, nous étions plusieurs à le ventiler. J’ai retrouvé le texte de la chanson « Le consul de Curitiba », en voici le début :

Il est au Brésil une ville

Un charmant petit coin tranquille

Où la vie est douce et facile

Et qu’on nomme Curitiba

D’un consul j’y fis connaissance

Ce n’était pas le Consul de France

Mais pour un consul quelle chance

D’habiter ce pays là

Parmi les thuyas et les magnolias

Il a une maison avec véranda

Il a des jardins pleins de réséda

Monsieur le consul à Curitiba

J’ai appris que le père de Pierre Closterman, né à Curitiba, a été consul de Curitiba au Brésil. J’ai retrouvé la musique sur la Toile chantée par Patrice & Mario. Maurice Chevalier l’avait aussi à son répertoire. J’ai lu Le Grand Cirque de  Pierre Closterman, sans doute dans une version résumée, dans la Bibliothèque verte, avant que la couverture n’en soit plastifiée. A l’époque, les livres étaient de couleur verte et avaient une jaquette illustrée. Je viens d’apprendre que, paru en 1948, Le Grand Cirque a été publié à 3 millions d’exemplaires, et traduit dans plus de 30 langues. Il a rencontré un succès mondial et a été adapté en bande dessinée et au cinéma à plusieurs reprises. Selon l’auteur américain William Faulkner, « Le Grand Cirque est le meilleur livre qui soit sorti de la guerre. »

J’ai eu il me semble monsieur Boutineau deux ans de suite. Il faisait une classe double CM1-CM2. Il donnait les mêmes exercices à tout le monde. Et on a proposé à ceux qui les faisaient tous de sauter une classe. Mes parents ont accepté, me disant que je pourrais toujours redoubler plus tard. Le redoublement n’était pas considéré comme une déficience de notre système éducatif. On pensait (curieusement ?!) que si un élève n’a pas compris ce qu’on lui a enseigné en CM1 par exemple, il aurait bien de la peine à suivre en CM2, et serait alors fortement handicapé. J’ai ensuite redoublé la troisième. Professeur, j’ai discuté avec plusieurs collègues qui eux aussi m’ont dit, en aparté, qu’ils avaient redoublés et que sans ce redoublement, ils n’auraient sans doute pas fait d’études profitables.

Boutineau tirait les oreilles. Je lui dois des oreilles un peu décollées. Il était aussi expert dans le tirage des petits cheveux des pattes ainsi que de l’usage de la règle. Même si je pense qu’un bon coup de pied au cul et une gifle peuvent avoir des vertus éducatives, je pense que Boutineau dépassait les bornes. Mais pas un parent n’a rouspété. D’ailleurs, on ne se ventait pas à nos parents des techniques de Boutineau.

 

Boutineau était manifestement artiste. Il apportait dans sa salle de classe son coffret de tubes de peintures. Pendant les devoirs, le pouce passé par le trou de sa palette, il peignait sur les murs de la classe de petits tableaux. Claude vient de me rappeler qu’il a peint ainsi le port de Collioure avec son église au clocher phare en galets. Je sais maintenant pourquoi, lors de ma première visite de Collioure, le lieu me disait quelque chose ! Boutineau, une fois la peinture terminée, l’encadrait avec des baguettes qu’il clouait sur le mur. Aujourd’hui, visite-t-on cette salle de classe ?

 

A l’école primaire, dans les petites classes, chaque matin, après avoir écrit la date du jour, l’instituteur écrivait en belle écriture cursive, un proverbe, une maxime, un proverbe, une règle de morale au tableau sous le titre « Morale ». Nous lisions tous ensemble ce texte. Il était commenté. Il restait devant nos yeux toute la journée. J’ai trouvé quelques unes de ces phrases : « Rien ne sert de courir, il faut partir à point », « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas que l’on te fasse » « Un bienfait n’est jamais perdu ».

 

C’est dans la cour de récréation que j’ai appris mes premiers mots d’argot. On était loin du vocabulaire des jeunes du XXIe siècle. Un jour, un grand un peu bêta a dit à un autre « tu diras à ta mère qu’elle a un con comme une casquette ». Cet autre élève et moi même ignorions ce que pouvait être un con à part un connard. J’ai mis un moment à comprendre. Les grillons

A l’école primaire, à la fin de l’année scolaire, nous allions « au pré » derrière les casernes. Nous étions libres de nos jeux. J’ai passé pas mal de temps à faire sortir les grillons de leur trou en les titillant avec un brin d’herbe. J’aime bien les grillons, leur belle tête ronde, leur cri-cri produit par  le  frottement  du bord interne de leurs belles élytres. Je viens d’apprendre que cet insecte est, pour les Chinois, le triple symbole de la vie, de la mort et de la résurrection.  A côté de l’église, il y avait une boulangerie. On y entendait les grillons chanter. C’étaient des « grillons du foyer ». Quand je suis allé la première fois dans le métro parisien j’ai été étonné d’entendre des grillons. Depuis j’ai appris qu’il existe une Ligue de Protection des Grillons du Métro Parisien (LPGMP) et une Amicale Parlementaire pour le Soutien aux Grillons du Métro.

Les grillons est aussi le nom donné à ce que l’on écume quand on fait cuire la viande du cochon. Ma mère ne nous en donnait pas. J’en ai mangé récemment. C’est très gras. Je n’ai pas aimé.

 

 «  Buvez du lait ! »

C’est le 18 septembre 1954 que Pierre Mendes France, Président du Conseil (c’était le nom de notre premier ministre actuel) effaré par la consommation d’alcool des Français, s’est adressé aux enfants, ses « p’tits amis », pour leur annoncer qu’il leur sera désormais offert quotidiennement, à l’école, un verre de lait et du sucre : « Buvez du lait ! » recommande-t-il, pour être « studieux, solides, forts et vigoureux »
Cette mesure existait depuis vingt-cinq ans en Angleterre. Elle avait pour but de pallier la dénutrition et l’alcoolisme. Elle sera étendue aux casernes. 1954 fut aussi un hiver très froid. C’est l’année de l’appel de l’abbé Pierre, appel qui fit connaître Emmaüs qu’il avait fondé en 1949.

On a longtemps cru ou dit que cette campagne de distribution de lait dans les écoles était destinée à lutter contre la malnutrition et les inégalités sociales dans les familles dont les enfants étaient scolarisés, inégalité que Pierre Mendes France voulait à tout prix résorber en assurant l’Etat, qu’il représentait alors, que chaque enfant, chaque matin, bénéficierait du même apport calorique, du

même petit déjeuner, qu’il soit d’une famille très pauvre ou bien nourri.

En fait, il n’en était rien. Le message qu’il prononça en septembre 1954 à la radio exhortait à éduquer les enfants à boire du lait, du jus de fruits et de l’eau, plutôt que du vin, de la bière et du cidre… C’était donc dans le cadre d’une campagne anti alcoolique initiée par ses soins que Mendes France a décidé de faire distribuer du lait dans les écoles maternelles et primaires en 1954. Quand on réalise que cette campagne visait des enfants de 3 à 10 ans et qu’elle ne devait pas être mise en route sans raisons, on ne peut que supposer qu’à l’époque l’alcoolisme commençait dirait-on presque au berceau…

« Apprendre aux enfants à boire sain en leur faisant prendre l’habitude de choisir les bonnes boissons dès le plus jeune âge était une priorité de l’époque »ainsi se trouve résumée cette campagne par une institutrice qui s’interroge sur les bienfaits ou non de la collation du matin dans les écoles. En fait, cette initiative n’était pas purement pédagogique, les enfants n’avaient pas « le choix » entre du lait, du jus de fruit ou de l’eau… Le lait était imposé, le possible avantage étant que cet apport de qualité nutritionnelle pouvait pallier aux carences inhérentes à la pauvreté des familles.

 

L’examen d’entrée en sixième

A la fin du CM2, on allait soit au Cours complémentaire qui se déroulait aux casernes, soit on passait l’examen d’entrée en sixième pour aller au collège, rue Coudamy. Au Cours complémentaire on passait le Certificat d’études Primaires (CEP). Mon père avait été « premier du canton » au « certif. ». On pouvait aussi le passer quand on était au collège. J’ai passé l’examen d’entrée en sixième. Il m’a fallu aller chez le photographe Later, place du marché, pour me faire faire des photographies d’identité. En effet, il nous fallait une carte d’élève avec photographie. Il m’a fallu acheter aussi un sous-main. Je l’ai toujours. Il est en carton marron, et est fixé à l’intérieur un buvard qui porte les traces de mes écrits. Je l’ai ensuite utilisé pour passer les deux bacs. L’examen a eu lieu dans ce que je sus être en septembre la salle de « perm » i.e. la salle de permanence du collège. Nous allions dans cette salle quand nous avions une heure entre deux cours ou en attendant la sortie du soir. Tout autour de la salle, il y avait des casiers en bois où nous laissions nos livres et cahiers. Dans la salle de permanence, on se retrouvait à plusieurs classes. Il y avait un pion qui assurait la surveillance. Pour aller chercher quelque chose dans son casier, il fallait demander l’autorisation. Cette salle servait aussi de salle de cinéma. J’y ai vu « Nuit et Brouillard » d’Alain Resnais sur les camps de concentration nazis. J’apprends sur wikipedia que « Le film est également connu pour avoir dû faire face à la censure française qui cherche à estomper les responsabilités de l’État français en matière de déportation. En 1956, la commission de censure exige en effet que soit supprimée du film une photographie d’archives sur laquelle on peut voir un gendarme français surveiller le camp de Pithiviers. Les auteurs et producteurs du film refusent mais sont tout de même contraints de masquer la présence française, en l’occurrence en couvrant le képi du gendarme, signe distinctif principal, par un recadrage de la photographie et une fausse poutre. Cet artifice a depuis été ôté et l’image a retrouvé son intégrité. »

Dans cette salle, j’ai aussi suivi les cours de secourisme. Ils nous étaient donnés le soir par des médecins de Saint-Yrieix. On y a appris à faire des bandages, des pansements – Je me souviens de cette prescription « si les intestins sortent, ne pas essayer de les rentrer » – à brancarder – le brancardage est maintenant interdit aux non-professionnels – , à faire la respiration artificielle par la méthode de Shafer, celle qui était décrite sur les transformateurs électriques. Ce n’était pas le bouche à bouche. Il était alors en vigueur, mais nous ne disposions pas de mannequin pour l’apprentissage. Le massage cardiaque que l’on apprend aujourd’hui lors de n’était pas enseigné. J’ai appris son existence dans des circonstances dramatiques. A Excideuil pour le déjeuner du premier janvier, nous attendions un cousin pour le déjeuner. On m’a demandé d’aller voir ce qu’il faisait. Je l’ai découvert allongé danas la salle de bain, inanimé. J’ai pratiqué la méthode de Shafer, en vain. Le médecin arrivé sur les lieux m’a dit que mon geste était inutile, qu’il fallait faire un massage cardiaque. Le chauffe-eau venait d’être mal installé par le plombier. Ce fut ma première expérience de la mort et de la responsabilité.

Je me souviens que l’épreuve de français commençait par une dictée. Puis nous avions lecture d’un texte. Dans ma mémoire, nous devions prendre des notes et faire un résumé de ce qu’on nous avait lu. J’ai retrouvé l’arrêté du 23 novembre 1956. J’y lis : « Étude d’un texte narratif ou descriptif court dans les conditions suivantes : a) le texte après lecture expressive est remis entre les mains des élèves ». J’avais valorisé l’épreuve ! Je continue ma citation « b) les élèves sont invités à répondre à quatre questions (coefficient 9) réparti de la façon suivante :

– la première relative au vocabulaire : coefficient 1 ;

– la seconde relative aux conjugaisons, temps verbaux complets ou formes verbales à trouver ou à analyser : coefficient 1 ;

– la troisième relative à la nature et la fonction d’au moins quatre mots ou groupes de mots : coefficient 2 ;

  • la quatrième question conçue de manière que la réponse exige un court développement : coefficient 3.

Une note de présentation et d’écriture (coefficient 1) et une note portant sur la correction de la langue, y compris l’orthographe et la ponctuation (coefficient 1) sont attribuées d’après les réponses rédigées par les candidats. » Il y avait une épreuve de mathématiques. Voici sa présentation par le décret : « 3. Epreuve d’arithmétique comportant deux parties (coefficient 6) :

  1. a) Trois ou quatre opérations portant sur des nombres entiers ou décimaux ; durée 20 minutes, coefficient 2 ;
  2. b) Un problème comportant trois ou quatre questions de difficulté croissante ; durée 40 minutes, coefficient 4. ». La dictée était de quatre-vingts mots maximum (coefficient 2).

Je viens de lire sur la Toile un texte écrit par une personne qui a organisé cet examen. Voici ce qu’il écrit « je suis(1), lors de chaque session, surpris et peiné de l’attitude des enfants qui doivent subir les épreuves de cet examen. Les plus jeunes, donc les plus intéressants, arrivent de leurs domiciles conduits par leurs parents. Ils sont tout désorientés et décontenancés par l’idée qu’ils se forment de cet examen redoutable, par la grande salle d’examen qui leur semble inhospitalière à souhait, par tous ces jeunes visages inconnus, par l’aspect de ces surveillants inhabituels. Souvent plusieurs candidats sont indisposés avant l’ouverture même des enveloppes contenant les sujets ; tous sont affolés et généralement placés dans les conditions les plus mauvaises pour réussir. Certains ont dû emprunter des cars pour gagner le centre d’examen et quitter leur domicile dès la première heure ; nombreux sont ceux qui n’ont pas dormi, soit parce qu’ils ont couché à la ville dans un hôtel ou chez des parents, soit tout simplement parce qu’ils ont été poursuivis par l’appréhension de l’examen.

Il suffit d’avoir assisté au déroulement des épreuves du concours pour acquérir la conviction profonde de la nécessité de sa suppression : la tension d’esprit imposée à de très jeunes enfants, la crainte de l’échec se peignent sur les visages puérils et aucun éducateur ne peut assurer la surveillance sans être frappé par l’état d’énervement et d’angoisse dans lequel sont plongés ces garçonnets de dix ans à peine. » (Gabriel Hun, Proviseur de Lycée, in L’Education nationale du 2 juin 1955). Je ne m’étais pas rendu compte qu’on m’avait fait subir une telle épreuve. Il est vrai que j’ai assez peu fréquenté les psychologues même si j’ai fait une licence de psychologie à Nantes. Le cours intitulé « L’envie de pénis » que j’y ai subi aurait pu avoir des conséquences plus grave que l’examen d’entrée en sixième !

Les plumes, l’encre et l’arrivée du stylo Bic

A l’école primaire nous utilisions la craie et l’ardoise, le crayon en bois et le porte-plume. L’instituteur disposait d’une bouteille d’encre violette pourvue d’un bec verseur. Elle servait à remplir les deux encriers de nos pupitres en bois à deux places, pourvus d’un plan incliné qui s’ouvrait par le dessus. Le buvard était un outil nécessaire à la pratique de l’écriture. J’ai connu en premier la plume pointue, qui accrochait le papier. C’était la sergent-major. Elle était d’un maniement délicat. Puis j’ai utilisé une plume qui avait un replat et une pointe qui ressemblait à celle de mes futures stylo à plume. Elle glissait beaucoup mieux sur le papier. Un collectionneur m’a écrit « j’en ai trouvé une qui semble ressembler à ce que tu décris. L’inscription gravée porte : MANIFOLD J P MALLAT N°110 comme la marque de gommes. L’extrémité n’est pas pointue mais plate un peu comme les plumes de stylos effectivement pour glisser plus facilement. Mon épouse par contre a le souvenir d’une autre que celle-ci mais avec l’extrémité plus relevée. »

 

J’ai eu mon premier stylo à encre pour mon entrée en sixième. Il était de la marque Parker, acheté chez le libraire Henri Martin, rue du marché. Le réservoir était fait de caoutchouc. Une tige appuyait sur ce réservoir pour pomper l’encre de la bouteille Waterman d’un format fort pratique. Elle pouvait en effet se mettre en position penchée ce qui permettait de pomper jusqu’au dernières gouttes. La bouteille d’encre Pélican n’avait pas cette possibilité.

Mon premier stylo à bille, un Bic, m’a été acheté chez le libraire, marchand de journaux Picot, au coin de la place du marché et de la rue Emile Frange, quand je devais être en cinquième. Le décret autorisant l’usage du stylo bille à l’école est paru en 1965. Le Hongrois Laszlo Biro avait déposé le brevet du stylo à bille en 1938. Le baron Marche Bich a négocié le brevet et a lancé le modèle cristal sous la marque Bic en 1950. Celui que m’avait acheté mon père était le modèle rétractable qui n’avait donc pas de capuchon.

J’ai toujours eu plus de peine à écrire proprement avec un stylo bille qu’avec un stylo plume. Et j’écrivais plus vite au stylo plume. Aussi ai-je pris tous mes cours de fac au stylo plume. Et c’est encore avec un stylo plume que j’ai pris mes cours quand je suis redevenu étudiant une fois en retraite.

 

Les cahiers de vacances, l’orthographe

Mes parents m’achetaient tous les étés les Cahiers de vacances Magnard. Cela a commencé dès l’école primaire. Je m’y suis habitué. Ils faisaient partie des vacances. On les amenait sur le Bassin d’Arcachon. Une fois tous les exercices faits – il m’arrivait de ne pas terminer le cahier de vacances – j’envoyais le cahier pour participer au concours. J’ai dû recevoir une ou deux fois un livre broché comme prix. Les pédagogues modernes ont raconté plus tard sur les média qu’il ne faut surtout pas faire faire de tels exercices pendant les vacances. Et en même temps, je pouvais constater auprès de mes collègues plus âgés que les classes CAMIF se développaient avec « silence radio » sauf sur « radio profs ». Vous ne savez pas ce qu’est une « classe CAMIF » ? c’est une classe composée uniquement d’enfants d’enseignants.

Je pense que j’étais en quatrième. A l’époque, on avait facilement moins de 10/20 en dictée. Alors au début des vacances j’ai acheté les Annales Vuibert du BEPC (Brevet d’Etudes du Premier Cycle) des épreuves de français. Et deux fois par jour, je demandais à ma grand-mère de me faire une dictée et je répondais aux questions de grammaire qui accompagnaient la dictée. J’ai fait rapidement des progrès. Et l’exercice quotidien était devenu presque un plaisir. Et la lecture a certainement joué un rôle important.

 

Le collège

Je suis entré en sixième suite à l’examen d’entrée en sixième, passé dans la salle de permanence du collège, alors que j’étais en CM1-CM2 avec Boutineau. Je ne devais pas avoir 10 ans. Je fais effectivement bien jeune sur la photo de classe. J’ai toujours regardé les classes du dessus comme un objectif pas facile à atteindre. Chaque année était une étape. J’ai mis un trimestre pour comprendre qu’il fallait travailler sans attendre les compositions. Les « compositions » c’est ce que l’on appelle de nos jours des « contrôles ». J’ai été un élève moyen, i.e. que mes notes dépassaient rarement la moyenne. En troisième, j’ai raté le BEPC. J’ai redoublé cette classe. J’ai ensuite fait l’option C, i.e. latin et maths. J’ai aussi pendant un an fait une deuxième langue vivante, l’allemand, que j’ai abandonnée. J’ai passé le premier bac, puis pour la Terminale, j’ai choisi Philosophie. Comme on dit aujourd’hui, je voulais « assurer ». J’ai eu mes deux bacs tout juste. Voulant m’inscrire en SPCN (Sciences Physiques Chimie et Naturelles) en facultés – c’est en sciences-naturelles que j’ai dû avoir un des rares accessits de ma scolarité ! – j’ai suivi pendant les vacances d’été les cours de mathématiques, physique et chimie du Centre national de télé-enseignement de Vanves. Alors que je faisais une balade à vélo avec mon copain Claude, j’ai rencontré dans un camping au-dessus du Mont-Dore une prof de sciences naturelles qui m’a dit qu’il n’y avait pas de débouchés : la recherche pétrolière, c’est fini, et pas de place aux concours d’enseignants. Alors je me suis orienté vers les sciences économiques qu’avait choisies mon copain Bernard Faurel qui suivait les mêmes cours.

Les cours étaient presque tous des monologues du professeur qui restait assis derrière son bureau posé sur une estrade.

En histoire, j’ai eu pendant plusieurs années Jean Sage qui connaissait bien mon père qui devait être du même âge. Mes notes de composition étaient toujours les mêmes tournant autour de 11. Un jour il nous a expliqué comment il notait les copies. Lors de notre première composition, il avait mis ses notes. Pour les suivantes, il faisait des paquets de copies selon les notes qu’il avait mises à la première composition. Et mettait les mêmes notes. Cependant, nous a-t-il dit, si il arrivait que la copie se distingue des copies du même tas, alors elle pouvait passer dans un autre tas. Jean Sage n’appréciait pas que les élèves sèchent ses cours pour faire les « retraites » de première communion et de communion solennelle.

 

Mes premiers Anglais

Nous commencions l’anglais ou l’allemand en sixième. A Saint-Yrieix c’étaient les seules langues vivantes offertes à notre convoitise. Nous nous exprimions très peu dans les cours de langue. Un jour, un groupe de jeunes anglais a parcouru à vélo la rue du marché. C’était pendant les vacances de Pâques. Ils se dirigeaient vers le Périgord. Les Anglais ont toujours aimé revenir sur leurs terres qu’avait parcouru le Prince Noir. J’ai voulu essayer mon anglais. Je n’ai pas été compris. Et je ne les ai pas compris. Alors mon père m’a acheté la méthode Mentor d’Anglais puis plus tard un ensemble de disques qui accompagnaient un livre. Ce fut assez efficace. Mais lors de mon premier séjour au Royaume-Uni lorsque mon interlocuteur a voulu me donner son numéro de téléphone je ne l’ai pas compris. On ne m’avait jamais appris que le zéro se prononçait comme la lettre « O » et non « zéro ». Plus tard, au début de l’Internet, j’ai eu le même type de mésaventure pour noter une adresse de courriel. Notre « arobase » si apprécié en France, n’est pas utilisé en anglais. Pas plus que « commercial a » ou encore « business a » ! On prononce le « @ », « at ». Il indique en effet l’adresse après le nom. Il est mis pour notre « à ». Étonnant ces Anglais. Plus tard, à Jallendrieu, le village de Claude, un village du bout du monde, nous avons vu arriver un matin un jeune Anglais qui s’était perdu et avait perdu son compagnon. Il venait de la Crégu. Quelques heures plus tard, son compagnon est arrivé. Les retrouvailles furent des retrouvailles à l’anglaise qui m’ont fait penser à Stanley retrouvant Lévingston et lui lançant cette apostrophe aussi laconique qu’immortelle: « Dr. Livingstone, I presume? ».

 

Un effet du « ramassage scolaire »

Aux casernes, il y avait pas mal d’élèves qui vivaient à la campagne. J’étais un bourgeois. Je vivais au bourg. Je n’en ai vraiment pris conscience que tard. Je devais être en première. J’avais demandé à être « externe surveillé », i.e. Que je restais à l’étude du soir. Pas besoin d’avoir à allumer le poêle ! Et je profitais de l’aide mutuelle entre élèves. Nous n’avions le plus souvent pas de pion pour nous surveiller. Le principal nous mettait avec les classes qui n’avaient pas d’examen. Il savait que nous étions là pour travailler. Un soir Marc m’a demandé « Est-ce que tu es fort au travail chez toi ? » Je n’ai pas compris sa question. Je lui ai demandé de la reformuler. Il me demandait si j’étais assez costaud pour faire les travaux … et pour lui c’était les travaux de la ferme, ce n’était pas aller acheter le pain.

Marc a été pensionnaire puis un jour a été créé le « ramassage scolaire ». La pension, ce fut fini pour lui. Il devait le soir au bout d’une heure d’études, prendre le car. Je ne sais à quelle heure il arrivait chez lui. Et le travail de la ferme l’attendait. Il a abandonné les études. On réfléchira aux conséquences de certaines mesures. Je pense que le ramassage scolaire a été vu comme une mesure économique. Je voulais raconter ça. Il me faut revenir à mes pies.

Aux casernes, des élèves apportaient parfois une pie, un renardeau. J’admirais leur performances : dénicher un nid de pie ce n’est pas rien. Je me demande comme ils arrivaient à atteindre les nids. Certains arrivaient à faire parler les corbeaux. Les serpents, je connaissais mieux. Il ne fallait pas faire beaucoup de chemin pour en trouver près de Saint-Yrieix. J’ai toujours eu peur des vipères. Et comme de loin, il est difficile de les distinguer des couleuvres, j’ai eu toujours peur des serpents.  Dès que je voyais une vipère, je faisais tout mon possible pour l’attraper. J’en ai ainsi apporté de biens jolies à la prof de sciences naturelles. Il se racontait des histoires de serpents qu’on appellait singlhan. C’étaient des couleuvres de grande taille qui étaient censées grimper aux arbres. Des élèves en avaient vu dans le bois qu’on traversait pour aller au stade. En fait, il s’agit de la couleuvre d’Esculape.

 

Les enfants de guerre

Je me souviens que le professeur de philo, Desfougères, nous a dit un jour, sans doute un jour où certains élèves étaient dissipés, que les psychologues avaient montré que les enfants nés après guerre – nous – avaient de la peine à se concentrer, à rester calmes. La cause en était les traumatismes de la guerre endurée par les parents. Que disent aujourd’hui les psychologues ? Tout ce que je sais est que les enseignants actuellement en fonction aimeraient bien avoir des enfants aussi dissipés que nous, même un peu plus.

 

Le jeu de la « cita »

Parmi les jeux de boules, un consistait à tracer un carré et ses diagonales, à faire des trous aux intersections. On poussait la bille d’une pichenette dans ces trous. Je ne me souviens plus de la règle du jeu. Il nécessitait un sol en terre.

Je me demande si ce n’est pas la « capite », décrit ainsi sur Wikipedia : « Un jeu pour quatre joueurs normalement. Aux quatre coins d’un carré d’environ 1,5 m de côté, on creuse le sol sur environ 10 cm de diamètre et quelques centimètres de profondeur (un « pot »), et au centre du carré, on creuse un trou de la taille d’une bille (« le mille »). Les quatre joueurs partent des pots et cherchent à conquérir le mille et les pots adverses. ».

Michel consulté se rappelle très bien du jeu. Je le cite « Le trou à l’intersection des diagonales ( la citadelle)  avait une valeur  stratégique supérieure aux 4 fortins.

1) Chaque  joueur lance sa bille à partir d’une ligne à 3 m environ de la  citadelle. La bille doit  s’immobiliser à l’intérieur du carré (lignes bien  apparentes -un peu creuses) et le plus près possible d’un trou. sinon le  joueur maladroit relancera depuis la ligne au tour suivant;

2) Celui qui joue le premier choisit sa cible  selon la distance la plus  courte . S’il a eu le bonheur d’aller très près de la citadelle il va tenter  de la prendre d’une pichenette (c’était du golf avant l’heure) Sinon il se  rabat sur sur un fortin. La possession d’un trou va être un avantage  considérable au tour suivant. Attention à ne pas sortir du carré pendant la  conquête d’un fortin sinon on revient à la ligne.

3)Désormais les détenteurs d’un trou ont droit à une patte pour tirer sur un  assaillant Car les assaillant viennent des fortins. D’une pichenette  l’assaillant  pousse sa bille vers la citadelle en évaluant la bonne  distance. Celui qui possède  la cita met son pouce gauche dans le trou,  ouvre la main, allonge les doigts et place sa main droite en bout.  Sa bille  projectile est coincée dans le pli de l’index droit et le pouce est juste  retenu par cet  l’index derrière la  bille. Le tireur évalue la trajectoire  avant de détendre brusquement son pouce. S’il vise juste il éjecte la bille  de l’assaillant  alors que la sienne reste sur place. Il n’a plus qu’à faire  une pichenette pour conquérir le fortin. S’il loupe c’est à l’assaillant de  pousser sa bille dans le trou « cita ». Mais obligation de réussir sinon il va

subir un autre tir qui ne sera pas loupé cette fois. Depuis un fortin on a droit également à une »patte » pour tirer . J’ai le souvenir de joueurs qui avaient une adresse terrible, des paluches  immenses, et capables de tirer aussi bien index pouce ou  pichenette. Le jeu pouvait durer plusieurs jours , chacun reprenant ses places fortes au  début de la récréation

 

Les balles en papier

Au collège, un jeu faisait fureur. Il se jouait avec une balle faite en papier, entouré de ruban adhésif, le fameux « scotch ». La balle était très dur. Il s’agissait de la lancer le plus loin possible. Je ne me souviens plus des règles non écrites de ce jeu. Michel dont la mémoire est bien meilleure que la mienne me précise : « La balle en papier remplaçait une balle ordinaire. Nous avions des moyens

limités mais des idées pour jouer. C’est le jeu du gagne-terrain . Le joueur  d’une équipe lance. Les joueurs de l’autre équipe s’efforcent de la prendre  au vol sans qu’elle roule loin derrière. Car on relance de là où la balle a  été stoppée. Le jeu consiste donc à relancer vite et loin pour forcer  l’autre équipe à reculer…. jusqu’à une ligne fatale »

 

La gymnastique

Pendant mes toutes premières années de collège, il y avait une salle de gymnastique. Y étaient entreposés des plâtres, des reproductions de statues antiques. Mon père m’a dit qu’elle servait pour les cours de dessin. Nous ne nous en sommes jamais servi. Il y avait aussi deux instruments que je n’avais jamais vu : un cheval d’arçon au cuir bien élimé et des barres parallèles. Un épais tapis de chanvre était bien durci par la poussière et le sable accumulée au cours des années. Nous avions « Plein air » une demie journée par semaine ou peut-être par quinzaine. Je me souviens d’un prof de gym ancien militaire qui nous faisait marcher au pas pour aller au stade Marcel de Laborderie. Pour l’épreuve de natation du bac, qui n’était pas obligatoire – il n’y avait pas de cours de natation et pas de piscine à St-Yrieix – nous sommes allés à la piscine du stade Beaublanc de Limoges.

 

Les préfabriqués

Nous les appelions « les préfas ». Avec la croissance des effectifs, le fameux « baby-boom », nous avons vu construire des bâtiments dans la cour du collège. Pour nous, ils avaient tout de la modernité. Et ils étaient neufs. Mais ils ont mal vieilli. Et par les hivers rigoureux, ils n’étaient guère confortables. La prof de français et de latin faisait cours en manteau et le cache-nez autour du cou.

 

Le latin

 

J’ai fait du latin. Mon père avait fait du latin, ma mère non. La prof de latin était madame  Labach. Son mari était prof d’allemand. J’ai eu ensuite mademoiselle Brunet, une jeune agrégée que je rencontre à St-Yrieix lors de mes séjours.  A l’époque, nous prononcions le latin à la française, la prononciation « restituée » est arrivée quelques années plus tard. Qui est supposée être celle d’Erasme. Le gros dictionnaire latin-français utilisé était le Gaffiot. Mais comme j’avais le Quicherat de mon père, je n’ai pas acheté de Gaffiot. Pour les compositions (aujourd’hui, on dit « les contrôles ». C’est cocasse ! Jamais on n’a aussi peu contrôlé la compréhension des élèves puisqu’on peut arriver en sixième sans savoir lire et compter. Mais les élèves ont tous les jours des « contrôles ». Le « contrôle » est à l’enseignement moderne, ce que la « loi » est à nos présidents de la république. On fait faire des tas de lois pour « répondre aux problèmes ». Et on ne les applique pas.). Les dimanches d’automne et d’hiver, mon père passait son temps à faire les versions qui se trouvaient dans mon livre de latin. Or madame Labach nous donnait en composition une des versions du livre. J’allais alors aux cabinets (je ne pense pas que nous disions « les vécés ») et sortait la traduction de mon père. J’ai peut-être bien obtenu un accessit en latin. Mais il ne compte pas. Enfin, il compte pour mon père. Mon père adorait expliquer. Il faisait même de l’aide aux devoirs pour certains clients au magasin. Il avait dû arrêter ses études en classe de seconde. Et je pense qu’il aurait aimé être professeur et que cela a orienté mes choix professionnels. Mon père m’avait acheté des livres de la méthode Mentor pour le latin et pour l’anglais. Je découvre que la société Mentor existe toujours. Voici ce que je lis sur leur site sur la Toile :  » La Méthode MENTOR a été créée en 1946 par Maurice WALRAVE avec le concours de nombreux collaborateurs étrangers. Cette méthode MENTOR a connu dés l’origine une diffusion très rapide puisque plus de 600 000 ouvrages ont été diffusés. Devant le succès des premiers MENTORS en anglais, la méthode a été brevetée puis étendue à l’allemand puis à l’espagnol, au latin et au vietnamien. » Mais quel est donc cette méthode ? « Les mots sont numérotés. Ils vous renvoient aux explications, à la prononciation et aux règles de grammaire en bas de page. Chaque fois que vous retrouvez le même mot, la même règle, vous serez ramené à la première explication. En lisant votre roman, vous allez donc voir 10, 20, 30 fois le même mot ou la même règle mais dans des contextes différents ! Arrivé sans autre effort qu’une lecture fréquente et régulière, à la fin de votre roman.

Vous aurez facilement assimilé 2.000, 3.000, 6.000 mots, expressions ou règles. » J’ai toujours ces volumes. Je les ai datés de 1958. J’avais donc 12 ans. La préface du mentor latin est de l’abbé Jean Larrasquet, docteur ès-lettres, Lauréat de l’Institut. J’y lis « Parmi les professeurs de latin, il en est qui font appel à toutes les facultés de l’enfant et du jeune homme, et non pas seulement à leur intelligence abstraite. ». On notera que les jeunes filles sont oubliées. Mais manifestement, cela ne les a pas empêché de faire du latin. J’ai pu constater il y a deux ans dans un cours de la faculté des lettres de Nantes où s’étudiaient des pièces de théâtre en latin, que les jeunes hommes étaient très minoritaire. Le texte du Mentor porte sur des « Extraits d’histoire sainte » et sur « La vie des saints de France ». Je ne peux m’empêcher de citer encore des extraits de la préface : «  La traduction latine est ici d’un prosateur latin accompli. Non seulement le vocabulaire est absolument classique, mais le style lui-même est d’un naturel absolu, qu’on n’acquiert pas par nos méthodes traditionnelles. Ce latin témoigne d’une lecture fréquente de Cicéron et d’une sensibilité d’oreille, peu habituelle, à la mélodie de la phrase latine : l’aisance du style, le rythme de la période, brève mais d’un dessin et d’un agrément parfaits, l’ordre des mots et des propositions, rappellent l’orateur classique romain ». J’en ai eu de la chance ! On peut trouver des photos de pages de ces volumes sur le site de la société Mentor. Le mentor latin a des pages aux coins arrondis comme on n’en fait plus.

 

Quand Nicolas avait une quinzaine d’années, je me souviens que mon père lui a fait une traduction de latin sans dictionnaire. Pourtant sa classe de seconde était bien loin.

 

Nicolas a fait du latin. Anne non. Mais je n’y suis pour rien. Plus exactement, ce n’est pas moi qui ai pris la décision. J’ai été étonné que Nicolas ait des listes de mots latin à apprendre par cœur. On ne nous avais jamais fait faire cela. On apprenait tout simplement le vocabulaire en faisant des versions et quelques thèmes.

Professeur je repérais assez facilement les étudiants qui avaient fait du latin. Comme j’ai enseigné les spécifications des logiciels, les étudiants devaient analyser des textes, certes peu littéraires – des règlements administratifs, des lois fiscales, des notices techniques, etc. Et ceux qui étaient les plus perspicaces, qui appliquaient « ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement » avaient souvent fait du latin. Et ils prêtaient plus attention au choix des mots que les autres. Enfin, ils évitaient ce que j’ai souvent rencontré en informatique, l’utilisation de termes anglais sans savoir ce qu’ils recouvraient. Et certains pratiquaient un anglais macaronique – ou de cuisine. Mon père aimait bien une expression en latin macaronique, c’était « pedibus cum jambis ».

Ma sœur a commencé par faire du latin. Puis elle a fait du latin en français. De quoi s’agissait-il ? C’était le début de la révolution pédagogique moderne. Le latin c’est fatiguant, il faut traduire du latin au français. Il faut utiliser un gros dictionnaire qui risque vous donner une scoliose. Alors ma sœur a eu à étudier les textes des auteurs latins mais écrits en français. On m’avait dit que le latin par les exercices de version était une excellente formation. Sans doute la théorie avait-elle changé.

Lors de ma dernière présidence de jury de bac – le bac est le premier examen de l’enseignement supérieur, alors il faut que le jury soit présidé par un enseignant du supérieur – il y a eu un tour de table des membres du jury. Les professeurs d’anglais ont dit qu’ils n’avaient en général rien compris aux écrits des candidats. Ils devaient répondre à des questions. Et les réponses devaient être rédigées en … français. Les professeurs ont fait remarquer que peut-être si les réponses avaient été rédigées en anglais, ils auraient pu comprendre. Alors ils ont été bienveillants. Et d’ailleurs il fallait répondre aux objectifs ministériels. Il me faut préciser qu’il s’agissait d’un bac professionnel « réception accueil » et que dans le BOEN (le Bulletin Officiel de l’Education Nationale), il était précisé qu’il s’agissait par ce bac de sanctionner un haut niveau de qualification. Les visiteurs étrangers du Syndicat d’initiative doivent le savoir : il leur faut apprendre le français.

Cela me fait penser à l’adaptation de notre Éducation Nationale aux temps modernes, ce que ne manquent pas de répéter nos ministres successifs. J’ai eu, c’était peut-être en seconde, un livre « Cosmologie » dans le cadre du cours de mathématiques. Mais on commençait à parler beaucoup de conquête spatiale. Les soviétiques avaient lancé le Spoutnik. Ce cours a été supprimé des programmes !

 

 

Les livres du collège

 

Jusqu’en classe de seconde, les livres étaient fournis par le collège. Dès que je les recevais, je les parcourais avec avidité, en particulier ceux d’histoire et de français.

 

En histoire c’était la collection Malet-Isaac, Albert Malet et Jules Isaac,  à couverture verte, sauf pour la classe de terminale, Le monde contemporain, dont la couverture était en couleur et plastifiée. Voici ce que dit la couverture des manuels Malet & Isaac édités par Hachette : « Un manuel classique, qui a formé des générations successives de lycéens: le Malet-Isaac occupe une place de choix dans la mémoire scolaire française. Son succès fut aussi la confirmation de ses qualités: un récit chronologique bien construit, écrit dans une langue claire, qui constitue un aide-mémoire de choix pour tous les publics. Pour les historiens, c’est aussi le témoignage de ce que fut la vulgarisation historique à l’intention des classes secondaires pendant près d’un demi-siècle. On sera alors étonné de voir à quel point cette entreprise a su s’ouvrir aux dimensions sociale et culturelle, à une vision qui dépasse le cadre national, loin des clichés d’une histoire trop exclusivement politique, nationaliste et attentive aux seules élites. »

J’ai conservé ces livres et ai acheté ceux que je n’avais pas car prêtés par le collège. En français nous avions les Lagarde et Michard qui furent fort critiqués après mai 1968.  Avec une de mes premières payes je me suis acheté toute la collection, ma sœur ayant récupéré les miens. Je ne sais si

actuellement on se pique des manuels de français entre frères et sœur !

Il y a un volume par siècle à partir du XVIe et un volume sur le Moyen Age. Les auteurs en sont André Lagarde et Laurent Michard, professeurs de lettres supérieures  respectivement aux lycées Louis-le-Grand et Henri-IV, C’est ainsi que j’ai appris l’existence de ces deux lycées dont j’ignorais alors qu’ils alimentaient les Grandes Ecoles.  Normal ! Je ne savais pas ce qu’étaient les Grandes Ecoles.  Je suis rentré en fac en ignorant l’existence des classes préparatoires et des Grandes Écoles. C’est un jeudi après-midi à Limoges, alors que j’étais en première année de sciences économiques, que j’ai rencontré René Lachal. Il m’a dit qu’il était au lycée Gay-Lussac. Gay-Lussac est né à Saint-Léonard de Noblat, la ville de Raymond Poulidor, le coureur cycliste qui est toujours arrivé second au Tour de France. Il est encore connu des jeunes car un de mes étudiants m’a dit un jour « je ne veux pas être le Poulidor de la promo ». Gay-Lussac est un chimiste et physicien connu pour ses travaux sur les gaz, travaux pour lesquels il a même battu le record d’altitude en ballon à 7 016 m. J’avais été étonné. Et il m’a appris qu’il était en classe préparatoire.

J’avais entendu parler des IPES, sans savoir exactement ce que c’était. Les IPES (Instituts Préparatoires à l’Enseignement du Second Degré ) recrutaient des étudiants par concours. Ces étudiants bénéficiaient pendant leurs 3 années d’études, en échange d’un engagement à enseigner pendant dix ans au terme de ces études, d’un salaire qui était celui d’un enseignant en début de carrière. A l’époque on pouvait aussi se faire financer ses études en droit, sciences économiques en passant un concours des impôts. C’est ce qu’a fait mon ami Jean-Jacques. Vous deviez alors suivre quelques cours donnés par les impôts et une fois la licence obtenue (il fallait quatre années pour avoir la licence) vous passiez un nouveau concours. Si vous ne vouliez pas entrer aux Impôts vous pouviez toujours vous faire coller.

En philosophie nous avions le Huisman et Vergez en deux tomes de couleur bleue, La connaissance, L’action, chez Nathan. Je les ai toujours dans ma bibliothèque.

En géographie, en première, pour le premier bac, nous étudions la géographie physique et économique de la France. Le livre n’était plus à jour. C’est que les Trente Glorieuses – c’est le nom qu’on a donné aux 30 années de développement économique après l’effondrement de la deuxième

guerre mondiale – étaient bien commencées. Mais j’y ai appris de quoi aiguiser ma curiosité quand plus tard j’ai voyagé en France. J’ai recherché le « seuil de Neurouze », j’ai voulu visiter les fabriques de cloche de Villedieu-les- Poêles, celles des couteaux de Tiers, etc.

Les livres de physique et de chimie m’ont laissé moins de souvenir. Mais je les ai toujours. Je n’ai pas ceux de sciences naturelles, la matière que je préférai car c’est dans cette matière que j’ai eu mes premiers travaux pratiques.

J’ai déjà parlé du latin.

Je ne me souviens pas de mes livres d’anglais et d’allemand. Je n’ai fait allemand que pendant un an. Ce n’était pas obligatoire pour moi et comme ça faisait baisser ma moyenne qui n’était pas glorieuse, j’ai abandonné monsieur Labach et l’allemand. Mais j’en ai gardé en mémoire les premières strophes de la Lorelei … que je n’ai pas encore vue. Il faut dire que mon père m’avait souvent récité ce poème de Heinrich (Henri) Heine.

Ich weiß nicht was soll es bedeuten,

Dass ich so traurig bin;

Ein Märchen aus alten Zeiten,

Das kommt mir nicht aus dem Sinn.

Je ne sais pas ce que cela signifie

Que je sois aussi triste ;

Un conte des temps anciens

Ne me sort pas de l’esprit.

Ce sera pour l’été prochain.

 

En musique nous avons eu un livre sur l’histoire de la musique.

 

La bibliothèque du collège

Il n’y avait pas de salle de bibliothèque au collège, même lorsqu’il s’est appelé lycée. Dans la salle de classe de Madame Labach, il devait y avoir une armoire car je me souviens qu’on pouvait lui emprunter des livres. Le choix était réduit.  Et peut-être même que nous ne choisissions pas. Je me souviens avoir emprunté un ou deux livres de la collection « Mythes et légendes », des livres à la couverture jaune. Je n’ai jamais été captivé par ces histoires, comme je ne l’ai pas été par la série télévisée Dallas. Amusant, mon fils qualifiait ces histoires antiques d’ « histoires à la Dallas ». Tant qu’à lire  sur l’Antiquité, je préférais les livres des traductions des auteurs latins. Il est vrai qu’ils sentaient un peu le soufre ! On y trouvait les corrigés de pas mal des versions latines. Le libraire Martin pourvoyait à nos besoins.

L’instruction civique

Au collège, nous avions un cours d’instruction civique. Je pense que c’était le professeur d’histoire-géo qui en était chargé. Nous avions une pochette remplie de fac-similés de documents comme des bulletins de vote, des extraits de la constitution, etc. Je l’ai conservés et l’ai complétée par le texte de la Constitution de la Ve République soumis à référendum le 28 septembre 1958, celui sur l’autodétermination de l’Algérie en 1961 suivi par celui approuvant l’indépendance de l’Algérie
négociée lors des accords d’Evian en 1962 et enfin celui révisant la Constitution de 1958 et instaurant l’élection du président de la République au suffrage universel direct.

 

La musique

Le professeur de musique du collège était Alfred Ducasse dont le père habitait dans la maison voisine de celle de Claude. L’école intercommunale de musique et de danse fondée en 1965 porte son nom. Je me souviens qu’il nous a fait écouter de la musique classique. Ce fut mon premier contact avec cette musique. Il y a eu la cinquième de Beethoven, l’hymne à la joie. Pour la cinquième, les Quatre barbus  m’ont procuré les paroles … La pince à linge. Je me demande aujourd’hui si Ducasse ne nous les avait pas fait écouter

 

«  C’est ainsi que Jérémie Victor Opdebec, Opdebec,

Dans un éclair de son génie à su doter

Les lavandières, les blanchisseuses du monde entier

D’un’ pinc’ à ling’, qui protègera la liberté à l’humanité

Pinc’ à ling’, pinc’ à linge, grâce à toi maintenant,

Nos chemisettes, nos chaussettes résistent au vent,

Et nos cal’çons dorénavant répondront présent.

Et l’ouragan peut tonner, l’orage se déchaîner

Nous, grâce à la pince à ling’ on est protégé, paré, sauvegardé,

On aura toujours de quoi espérer.

Amis, amis chantons en chœur, la louange et l’honneur

De notre bienfaiteur : Jérémie Victor Opdebec »

Le BUS

Le BUS c’était le Bureau Universitaire de Statistiques. Le représentant du BUS au Collège était Jean Sage, le professeur d’histoire-géographie. Il avait derrière son bureau un placard où se trouvaient des brochures sur différents métiers. Le BUS c’était notre ONISEP.  Jean Sage a dû une fois, je ne me souviens plus dans quelle classe, nous donner accès à ce placard. J’y ai pris la brochure sur le métier de géomètre-expert. Je me disais que c’était le métier idéal : on est dehors quand il fait beau et à l’intérieur quand il fait mauvais, puisqu’en profession libérale, on est libre de son emploi du temps. La préparation au métier la plus proche de Saint-Yrieix se faisait au Lycée Livet de Nantes. Quelques années plus tard, j’exercerais un autre métier presqu’en face de ce lycée.

Il est à noter que les enseignants ne nous parlaient ni de « poursuite d’études » ni de métier. Lors des retrouvailles des anciens du lycée, j’ai pu noter les métiers exercés par les anciens de ma classe. Le pourcentage de fonctionnaires est important. C’est normal. Car à Saint-Yrieix nous avions peu d’industrie et je ne pense pas que les familles de mes camarades de classe étaient dans des « réseaux » comme on peut en trouver dans les grandes villes. Les examens anonymes, les concours de la fonction publique anonymes eux-aussi, étaient la porte pour l’emploi généralement choisie. Notre classe a fourni largement l’enseignement secondaire et supérieur en enseignants qui ont exercé un peu partout dans le pays.

Il faut remarquer qu’à Saint-Yrieix nous n’avions pas d’enseignement technique. Mes copains qui ont voulu se former par exemple à la menuiserie ont dû aller en pension hors de Saint-Yrieix. Je pense que cela est fort dommage. Et il me semble que la situation n’a guère changée. Il y avait par contre une formation agricole. Notre seul contact avec la technique eut lieu dans le cadre de la classe de philosophie. Monsieur Desfougères nous a conduit à la Seynie visiter l’usine de porcelaine. J’ai encore le souvenir assez précis de cette visite.

L’unique voyage scolaire

Nous devions être au moins en seconde. Au printemps, le lycée a organisé une visite des châteaux de la Loire. Ce fut notre seul voyage scolaire. Nous avons visité Loches et la cage où Louis XI avait fait enfermer le cardinal de La Balue, Chambord, son escalier et ses salamandres, Azay le Rideau qui a les pieds dans l’eau,  Chenonceau qui enjambe le Cher, Villandry et ses jardins. Je me souviens qu’un groupe d’élèves avait manifesté son républicanisme en entrant dans les châteaux, le premier avec un foulard bleu, le second avec un fouloir blanc et le troisième avec un fouloir rouge.

Les lettres secrètes

Claude me rappelle qu’au collège se passaient sous le manteau trois lettres, correspondance entre George Sand et Alfred de Musset où des messages intimes sont camouflés. En fait, ces lettres codées, les plus connues de la langue française, n’ont en réalité été écrites ni par George Sand, ni par Alfred de Musset. Il s’agit d’un canular dont on évalue l’origine entre 1870 et 1915. En voici le début :

«  Je suis toute émue de vous dire que j’ai
bien compris l’autre jour que vous aviez
toujours une envie folle de me faire
danser. Je garde le souvenir de votre
baiser et je voudrais bien que ce soit
une preuve que je puisse être aimée
par vous. Je suis prête à montrer mon
affection toute désintéressée et sans cal-
cul, et si vous voulez me voir ainsi
vous dévoiler, sans artifice, mon âme
toute nue, daignez me faire visite, »

Je terminerai sur le sujets des études au collège par deux anecdotes qui me sont restées en mémoire.

Françoise Sagan

En 1954 sort en librairie « Bonjour tristesse » signé Françoise Sagan. Le romain fait un scandale. Madame Labach, notre prof de français, ne nous parlait pas des romans à la mode. Mais elle fit une exception. Elle nous dit qu’elle n’appréciait pas ce roman. Je ne l’ai lu que tout récemment. Ce n’est pas de la littérature compliquée. Mais je comprends qu’il ait fait scandale lors de sa sortie. Je me souviens que F. Sagan faisait la couverture des magazines au volant de voitures de sport décapotables qu’elle conduisait déchaussée, pieds nus. Personne ne nous mettait en garde contre les risques d’une telle conduite. Il est vrai qu’à l’époque, des publicités pour des boissons alcoolisées, vous interpellaient par un « encore un verre pour la route ». Elle a sans doute contribué au lancement du jean en France et des tee-shirts à rayures à la mode bretonne.

 

 

« J’ai été flouée »

C’est par cette phrase « je mesure combien j’ai été flouée » que Simone de Beauvoir termine  La Force des choses. Phrase qui a scandalisé son public. Je l’ai retenue car l’archiprêtre Parouty avec lequel nous parlions philosophie et que nous consultions pour nos devoirs alors qu’il était à la maison de retraite – il avait pris sa retraite en 1960 – , était lui aussi choqué par cette phrase. Il nous l’avait répétée, en disant « mais qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce que ça veut dire ? » alors qu’il commentait une page d’un des tomes de notre livre de philosophie où il y avait une photographie de Brigitte Bardot qui avait fait une tentative de suicide.

 

Comment le patois a disparu

 

Comment le patois (c’est ainsi que nous disions, et ce n’était pas péjoratif alors je continue) qui avait des centaines d’années est mort en une génération. Je vais tenter une explication à partir de mon expérience arédienne.

Mes grand-mères parlaient patois. Mon père parlait patois Ça se passait ainsi : si quelqu’un saluait en patois, la conversation continuait en patois. Je ne sais comment mon père a appris le patois. Je pense qu’il a été confronté plus longtemps que moi à la langue limousine. Ma grand-mère maternelle la connaissait mais ne la parlait guère… si ce n’est pour les réprimandes : « tira te d’aqui » (tire-toi de là !),  » T’en vau pounes ! » (je vais t’en donner ! compte sur moi !), « Lou diable te créde ! » (as-tu fini de crier !). Elle lisait 5 livres par semaine (donc du français) empruntés à la bibliothèque paroissiale. Et lisait La Croix achetée une fois par semaine. Au magasin, mon père parlait patois avec les paysans, mais pas seulement.

A l’époque, il y avait des classes primaires dans tous les villages alentours de Saint-Yrieix. Par exemple, à côté de Bourdoux. Et il y en avait en plus dans toutes les communes, et elles sont nombreuses. Dans ces écoles, je pense que les enfants avaient tous des parents qui parlaient patois à la maison. Donc le patois s’est conservé. A St-Yrieix, il y avait en classe une majorité d’élèves venant du bourg. Peu connaissaient le patois. On a supprimé les classes des villages. Et c’est ainsi que le patois s’est perdu, il me semble.

Côté Périgord, ma grand-mère parlait patois mais je ne l’ai entendue parler que rarement. Commerçante, elle vivait dans le bourg. Il me semble qu’il se parlait moins patois dans son magasin que dans celui de mon père. Elle lisait Sélection du Reader digest et La vie du rail. Je pense qu’elle

n’avait pas son certif (le Certificat d’études). Mais elle ne faisait pas de fautes d’orthographe ou de français. J’ai conservé ses cartes postales. Ma mère étant partie faire ses études à Bordeaux, n’a pas été en contact durable avec le patois. Elle connaissait pas mal d’expressions, certaines non connues en Limousin. Mais je le n’ai pas entendu parler patois. Elle ne m’a donc pas parlé patois. Elle m’a donné quelques expressions en périgourdin comme « on ne donne pas de perles à des cochons », occasion pour elle de me dire qu’en latin perle se dit « margarita » comme son prénom Marguerite et que cochons se dit « oreillas ». J’ai retrouvé en visitant Saint-Jacques de Compostelle, une très belle enseigne de charcutier où il était inscrit Oreillas sur une belle tête de cochon à larges oreilles. Dans les dictionnaires limousin-français, je n’ai pas vu cochon traduit pas « oreillas ».

Un ami toulousain m’a écrit « C’est l’école (l’Instruction Publique) qui avait la charge d’extirper les patois des campagnes, et qui a exécuté ses hautes œuvres avec zèle et perfection. Eh oui, Henri ! tu as connu l’époque où l’école était puissante, efficace  et réussissait ses missions ! Je sais, je sais, tu as perdu l’habitude de voir ça. ». Je n’ai pas connu les interdictions de parler patois à l’école, les punitions comme on en raconte en ce qui concerne le breton. Les instituteurs n’étaient pas des

pourfendeurs du patois. Il faut d’ailleurs savoir qu’en Limousin, le Parti Communiste a plutôt défendu le patois. Dans l’Echo du Centre, André Dexet écrivait sous le nom de Panazô, une chronique en patois. Il écrit par ailleurs « dans les usines, la langue du commandement était le français (…). La révolte de l’ouvrier exploité ne pouvait s’exprimer sans le secours de sa langue première le Limousin. ». Si on lit l’Albine de Fernand Dupuy, qui avant d’être le secrétaire de Maurice Thorez, fut instituteur, on se rend compte que l’auteur est loin de rejeter le patois.

Il montre même comment des instituteurs s’en servaient lors de l’enseignement du français. Ce qui est sûr est qu’à l’école on apprenait le français. L’école était manifestement puissante, efficace et réussissait ses missions ! « Nique ta mère » ne faisait pas parti du fonds commun de connaissances de l’école.

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2 réponses à “Mes mémoires d’Arédien (1946-1964)

  1. « à droite se trouvait la fabrique de chaussons MOUNEAU », en fait c’est Jean MOUNAUD (mon pére) et le nom était « La Pantoufle Arédienne ».
    j’étais trop jeune (7 ans) quand nous avons quitté ST YRIEIX en 1962 mais j’ai retrouvé quelques lieux gravés dans ma mémoire grâce à votre récit.
    merci
    bien cordialement

    • BONJOUR,
      Je suis propriétaire de la maison de CLAUDE , l’Hôtel de la Morélie, 7 place du Moustier celle qui comporte la statue de Ste Catherine. Nous avons acheté cette maison à des anglais qui possédaient tout l’ensemble immobilier. Nous l’avons restaurée car elle était dans un piteux état tant au rdc qu’au premier étage.
      Je savais par des témoignages que le rdc a été un cabinet de dentiste, il a eu même un avocat; Vous indiquez ds détails de décoration des plafonds si vous avez d’autres détails je serai heureux de les connaitre;
      je suis joignable sur mon adresse mail ……….
      Les anglais ont vendu l’autre partie de l’hôtel à un brésilien demeurant en Angleterre, il en fait des chambres d’hôtes.
      La chambre désignée comme celle d’Henri de Navarre futur Henri IV est une chambre décorée Louis XV mais mal restaurée par le propriétaire actuel qui n’a aucun notion d’histoire. Il a fait des chambres d’hôtes modernes, il a baptisé cet hôtel particulier Maison Marcel de son nom.
      Il a également acheté la maison qui donne sur la place à gauche lorsque l’on regarde le parvis. Cette maison était il y a encore peu de temps la propriété de M. et Mme Debernard.
      Cette maison qui a beaucoup de charme de style, boiseries et cheminée Empire a été restaurée, toujours pour des chambres d’hôtes de style design.
      L’esprit a tout de même été mieux conservé.

      Merci pour vos commentaires historiques.

      Je suis a votre disposition.

      Bien à vous.

      Jean Pierre Boucher

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