Je suis de l’époque où le « passé simple » c’était populaire : Zorro est arrivé et il l’empoigna, et il la ficela !

Depuis quelques mois, une polémique enfle. Il s’agit du « passé simple » (par opposition au « passé composé »).

http://www.lepoint.fr/societe/et-ainsi-trepassa-le-passe-simple-19-12-2017-2181039_23.php

« « Nous partîmes cinq cents, mais par un prompt renfort/Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port. » Quand les élèves de quatrième de Véronique Marchais découvrent ce célèbre passage du Cid, il n’est pas rare d’entendre résonner dans la classe un désarmant : « C’est pas français, ça, M’dame ! » Remarque tout à fait légitime puisque, depuis la mise en œuvre des nouveaux programmes de l’Éducation nationale, la conjugaison du passé simple ne s’apprend plus qu’aux troisièmes personnes du singulier et du pluriel en début de collège. Alors, rien d’étonnant que des terminaisons en « îmes… »

http://www.lepoint.fr/societe/la-fin-du-passe-simple-c-est-la-perte-d-une-nuance-de-l-esprit-19-12-2017-2181037_23.php 

extrait :
« Alain Borer : Comme le russe ou l’arabe, la plupart des langues du monde, en effet, ne distinguent que trois temps : le passé, le présent, le futur. À leur différence, la temporalité des langues romanes, et notamment celle de la langue française, s’attache à situer le sujet parlant dans des situations temporelles de haute précision, comme le futur antérieur ou le plus-que-parfait, qui permettent des nuances, des fictions, des analyses, d’une subtilité précieuse. Telle est la grande découverte – la grande difficulté, aussi, pour les enfants comme pour les étrangers qui apprennent notre langue – que font par exemple les Asiatiques en apprenant le français : qu’il y a DES passés différents, alors que le passé dans les langues idéogrammatiques ne se déduit que du contexte. »

https://www.slate.fr/story/155906/passe-simple-ecole-education-enfants

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/peut-on-encore-sauver-le-passe-199832

http://www.europe1.fr/emissions/le-fin-mot-de-linfo/a-lere-du-present-perpetuel-le-passe-simple-na-aucun-avenir-3535112

Je me suis rappelé la chanson d’Henri Salvador, Zorro est arrivé. Il y a bien du « passé simple » dans cette chanson. Et le « passé simple » en fait tout le charme, il me semble !Aujourd’hui une telle chanson serait-elle recalée par les diffuseurs. Et en plus, elle est en français. Pas un mot d’anglais ! Nul ! Les cocoricos maintenant on les énonce en ingliche. Les cabinets de pub veillent.

 
Dans mon fauteuil, je regardais
Le film à la télé
Un type nommé Jojo le Bouffi
Poursuivait la pauvre Suzy
Il la coinça près d’la scierie
Et très méchamment lui dit :
« Si tu m’donnes pas ton ranch, en moins d’deux
Je vais t’couper en deux »
Puis il l’empoigna
– Et alors ?
Ben, il la ficela
– Et alors ?
Il la mit sous la scie
– Et alors ? Et alors ?
 
{Refrain:}
Eh, eh, Zorro est arrivé
Sans s’presser
Le grand Zorro, le beau Zorro
Avec son ch’val et son grand chapeau
 
Mais bientôt j’ai pris la deuxième chaîne
Car un vieux schnock parlait
Charmante soirée, sur la deuxième chaîne
Ils passaient le même navet
Près d’une cabane Jo le Bouffi
Coinçait la pauvre Suzy
Et il lui disait :
« Donne-moi ton ranch, eh, poupée !
Ou j’te transforme en purée »
Puis il l’empoigna
– Et alors ?
Ben, il la ficela
– Et alors ?
Il mit le feu à la dynamite
– Et alors ? Et alors ?
 
{Refrain}
 
Mais moi j’en avais tellement marre
J’ai repris la première chaîne
Et devant mes yeux, mes yeux hagards
Se déroulait la même scène
Et Jojo, Jojo le Bouffi
Dans un sac fourrait Suzy
Disant :
« Donne-moi ton ranch, eh, boudin !
Ou j’vais t’balancer sous l’train »
Puis il l’empoigna
– Et alors ?
Ben il la ficela
– Et alors ?
Sur les rails il la fit rouler
– Et alors ?
Ben le train arrivait, les copains !
– Et alors ? Et alors ?
 
Eh, eh, Zorro est arrivé
Sans s’presser
Le grand Zorro, le beau Zorro
Avec son ch’val et son grand chapeau
Avec son flingue et son grand lasso
Avec ses bottes et son vieux banjo
 
Ah ! Ah ! Sacré Zorro, va !
Ah ah ah ah !

Je vous fait profiter d’un échange avec un de mes correspondants.

« Ce n’est pas nouveau. L’IUFM (quand j’y étais) nous recommandait d’interdire ce temps, en « rédaction », aux collégiens… Évidemment on en payait les conséquences, en seconde, sur les capacité de lecture des œuvres classiques.

C’est un cas typique de mauvaise transposition, dans le secondaire, des travaux universitaires de Gérard Genette (qui lui-même reprend Benveniste). Il distinguait temps du récit (dont le passé simple est le noyau) vs. temps du discours (dont le passé composé est le noyau). Mais n’en faisait pas du tout une opposition de niveau de langue (familier vs. soigné) ! C’est totalement propre à la France (car Genette est Français !) ; les Italiens et les Espagnols, qui ont le même système verbal que nous,
utilisent très couramment le passé simple, sans que cela soit connoté en termes de niveau de langue. Les éboueurs, en Espagne, parlent au passé simple (je les ai entendus !)

Par ailleurs, et c’est pitié au plan intellectuel, ce souci d’égalitarisme revient à faire croire que le langage quotidien (+/- populaire) ne peut pas être une langue littéraire. Qu’en disent Louis-F. Céline ?! et Prévert, et Brel, etc.

Henri connait l’occitan et ses temps surcomposés (subrecompausats) ! à double auxiliaire, donc.

« ai agut cantat, aquela cançon » = j’ai l’ai chantée [il y a très longtemps] cette chanson. » »

Je lui ai adressé le texte suivant de Claude Duneton que Le Figaro a refait paraître :

Le passé simple est le futur du français

Le passé simple n’est pas aussi compliqué qu’on veut bien le lui faire dire. C’est la conviction de Claude Duneton. Le journaliste infirme l’idée selon laquelle le temps serait trop difficile à utiliser et explique pourquoi il serait de bon usage pour l’avenir du français de continuer à l’employer.

Nous possédons en français deux temps du passé dont l’évolution respective étonne. Le passé dit «simple» parce qu’il est sans auxiliaire, je lus, je courus, a pour vocation, en principe, d’indiquer une action précise, bien localisée dans le passé une action achevée: «Je courus vers l’autobus qui démarrait». Curieusement, ce temps simple, commode, jadis d’une grande fréquence d’emploi, est totalement sorti de l’usage dans la langue orale, au terme d’une évolution constante qui débuta vers la fin du XVIIIe siècle. Il s’est trouvé relégué à la seule langue écrite ; personne ne dit plus: «Hier, il s’éveilla à cinq heures», ou: «Je pris le train de 19 h 57».

Parallèlement, le passé composé parce que formé avec un auxiliaire possède, en théorie, un rôle relativement limité dans la syntaxe. Il devrait servir, «normalement», aux actions mal datées à l’intérieur d’une période donnée «Il nous a rendu visite trois fois le mois dernier» ou bien à l’occasion d’un événement dont l’influence se prolonge jusqu’à l’instant présent: «Il est arrivé hier», ce qui suppose que le personnage se trouve encore parmi nous. À cette nuance se rattache les usages du type: «Jésus est né à Bethléem» cette naissance fameuse fait de la petite ville de Judée un lieu remarquable dont le rayonnement n’a pas encore tout à fait cessé.
La «lourdeur» du passé simple infondée?

Or, par un effet de vases communicants, le passé composé a fini par occuper toute la place laissée par le recul du passé simple, à l’oral, puis à l’écrit. Les raisons de cette omniprésence, qui n’affecte bizarrement que la langue française en Europe, demeurent obscures.

On a beaucoup mis en avant la «lourdeur» supposée du passé simple, surtout pour les formes en âmes et âtes, mais c’est un faux procès, et je partage là-dessus l’opinion de Grévisse: «C’est prendre la conséquence pour la cause: ces formes n’étaient pas moins complexes quand elles étaient bien vivantes», dit-il avec raison. J’irai même jusqu’à affirmer que la légèreté et l’élégance sont très souvent, sur le plan formel et stylistique, du côté du passé simple. «Nous partîmes cinq cents» (ou «à huit heures»), est beaucoup plus élégant à l’oreille que «Nous sommes partis cinq cents».
Jeu d’enfant, ou de débutant, ou d’étranger à la langue?

Je voudrais proposer un éclairage qui ne semble pas avoir attiré jusqu’ici l’attention des grammairiens, c’est que la présence d’un auxiliaire simplifie énormément la conjugaison des verbes. Il suffit de savoir décliner «avoir» et «être» au présent de l’indicatif ce qui est rudimentaire à souhait. Ajouter le participe passé du verbe porteur de sens est un jeu d’enfant. «Il est venu, il a pris», représente une économie de conjugaison sur «Il vint, il prit». Cela court-circuite les formes variées, parfois hésitantes, du passé simple. «Il a foutu le camp» est à la portée de toutes les bouches, alors que la forme régulière (non enregistrée par les dictionnaires, toutefois) «Il foutit le camp» n’est aujourd’hui accessible qu’à une minorité de locuteurs.

Jeu d’enfant, ou de débutant, ou d’étranger à la langue?… On n’a pas assez considéré que la langue française fut une langue rapportée, imposée à la vaste majorité des populations dialectophones de l’Hexagone, surtout à partir de la Révolution. Je suis frappé de constater que cette francisation des masses s’opérait, durant le XIXe siècle, pendant que le passé simple, qui offre des facilités énormes aux débutants, devenait dominant à l’oral.

Simple coïncidence? J’en doute fort. Nous devons réfléchir sur cet apprentissage du français par l’ensemble de la nation, durant un siècle capital où les «émigrés de l’intérieur» ont laissé leur marque langagière dans l’auto-intégration. Au fond, le passé composé est trop simple, et le passé simple trop «composé» pour les nouveaux venus dans la glossie!

Retrouvez les chroniques de Claude Duneton (1935-2012) chaque vendredi. Écrivain, comédien et grand défenseur de la langue française, il tenait avec gourmandise la rubrique Le plaisir des mots dans les pages du Figaro Littéraire.

Et il m’a répondu :

« Ouille !!Duneton simplifie ! Il raisonne hélas sur l’anglais… (il était prof d’anglais).

Le passé composé est, morphologiquement, un temps bien plus difficile à orthographier que le passé simple (il ne porte pas le nom de « simple » pour rien ! il est parfaitement régulier, l’algorithme est toujours le même !).
Le maniement du passé composé exige au préalable que l’on connaisse la graphie des participes passés, et ses règles d’accord : c’est complexe. (Il est monté / Elle est montéE vs. Il/Elle monta »). « J’ai ri », souvent orthographié « J’ai rit », par analogie sur le présent simple. Ce n’est pas du tout « un jeu d’enfant », contrairement à ce que dit Duneton : je corrige ces erreurs de part. passé mal orthographié dans des copies de gens de plus de 18 ans… »j’ai souris »… »il est repartit »…

Sémantiquement, le passé composé est également source de difficultés (contrairement au passé simple), à cause de la double auxiliation. Doit-on dire « il est monté » ou « il a monté » ? Y a-t-il nuance de sens entre les deux, voire une nuance syntaxique ? « Il monta » est plus simple, y compris du point de vue visio-graphique.

Ce qu’il faut dire, du point de vue de l’histoire de la langue, c’est que le passé composé est une grande invention romane (autour du Xe siècle ; il n’existe pas en latin classique) qui correspond très bien à la forte tendance analytique du français. Le français aime l’auxiliation, aime déporter toujours vers la gauche la mole temporelle (j’irai vs. je vais aller) car il a une intonation paroxytonique (on entend mal les fins de mots en fr., contrairement à l’espagnol ou l’italien ; pour le dire techniquement : les syllabes finales du français sont souvent atones, surtout en voyelle faible : e ; on évite donc – quand on peut – d’inscrire la désinence temporelle dans la terminaison). C’est donc la fuite à gauche pour faire porter et le sens et le temps !

Le départage entre les usages d’un passé simple (calqué sur le latin) et ce nouveau tiroir verbal de formation romane nommé « passé composé » est infiniment plus complexe que ce que dit Duneton… (qui là raisonne en fait sur l’anglais). Surtout si on se place dans une perspective diachronique (= en histoire de la langue). La Chanson de Roland utilise des passés composés là où les éditions bilingues traduisent en fr. moderne pas un… passé simple !

Les candidats au Capes et l’agreg de lettres préfèrent être interrogés sur le passé simple que sur le passé composé ! Le second est bien plus difficile, à tous points de vue (morphologie, syntaxe, sémantique).

La raison de la désaffection des locuteurs pour le passé simple n’est pas si « inexplicable ». Elle est très largement à rechercher, comme je le disais dans mon message précédent, du côté des modes pédagogiques. Pendant un peu plus de 40 ans, l’IUFM a exigé l’élimination de ce temps dans les
pratiques scolaires, pour des raisons non pas esthétiques mais idéologiques. Il fallait que Corneille et Racine ne SOIT PLUS des modèles d’écriture pour les élèves. Pourquoi ? pas parce que Corneille et Racine écrivaient mal, mais parce que Corneille et Racine étaient porteurs, PAR LEUR LANGUE MÊME, d’un corpus de valeurs, politiques, religieuses, sociologiques, qu’il fallait éliminer de l' »horizon-modèle » des jeunes esprits. »

Une réponse à “Je suis de l’époque où le « passé simple » c’était populaire : Zorro est arrivé et il l’empoigna, et il la ficela !

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