L’occitan, ce qu’en dit Claude Duneton

 »  Une bonne connaissance de l’occitan par exemple constitue la meilleure préparation qui soit à l’étude de l’espagnol, de l’italien et du portugais, et par le débroussaillage du bilinguisme, à tout, au russe, j’en suis témoin – même à l’anglais ! […]  le parleur d’occitan se trouve par rapport aux langues latines dans la position privilégiée qui est celle d’un Hollandais face à l’allemand, l’anglais et le danois, avec lesquels il jongle presque d’instinct. La différence est que l’Occitan, lui, loin d’en tirer aucun avantage intellectuel, l’ignore, et qui est pis est en a honte !

Il est intéressant de noter qu’un agriculteur limousin n’oserait plus aujourd’hui s’adresser à un Espagnol dans sa langue. Intercommunication ou pas, il préférerait lui jouer une pantomime plutôt que de proférer un mot de de « patois » ! La culpabilisation a été rendue si forte que l’occitan, refoulé ne peut plus servir qu’à des échanges limités à un groupe social restreint : celui de la famille et du voisinage immédiat. En conséquence, cette langue de base s’est tellement chargée affectivement que son usage en arrive à être réglé par une étrange notion de pudeur. L’utiliser en dehors de la communauté linguistique restreinte, en ville par exemple, provoque un sentiment de nudité intérieure qui équivaut quasiment à se déculotter en public ! – C’est ce que j’appelle une « déculturisation » profonde, radicale, et scandaleuse !

J’ajouterai que dans le domaine pratique la perte chez les enfants du bilinguisme naturel à nos générations a eu le résultat inverse que celui que l’on avait fait miroiter aux populations rurale à qui l’on disait : « Ne lui parlez pas patois, ça le gênera pour apprendre à l’école. » – En fait on ne trouve pratiquement plus de ces élèves de la campagne « brillants en français » et promis par là à des études confortables si l’occasion se présentait, lesquels étaient relativement nombreux (ils ont fourni l’ensemble du personnel d’enseignement primaire en particulier) tant que nous nous sommes trouvés dans une situation diglossique identique à celle de Paquita : langage affectif distinct de la langue scolaire. Le même garçon « doué » voit aujourd’hui se rétrécir sa planche de salut : « Ils l’ont mis en technique pare qu’il est pas assez bon en français. En maths ça va, il marche bien, même en sciences, il a de bonnes notes … Même en anglais, voyez, ça lui plaît. Mais c’est ce français ! Comme a dit la directrice : c’est son point faible ! Autrement il aurait pu passer en C. – En réalité, ayant perdu l’avantage linguistique que présentait la langue régionale, il se retrouve dans la même situation qu’un gosse de n’importe quelle banlieue ouvrière … C’est un aspect peu connu mais très réel de la prolétarisation du monde paysan. Si les Occitans se sont fait rouler ? C’est rien de le dire : ils ont avalé toutes les couleuvres !  »

1976, Claude Duneton, Je suis comme une truie qui doute, Points, Actuel, Le Seuil, 1976… c’était il y a 42 ans !

Quelques lignes avant celles citées, Duneton écrivait au sujet de l’anglais (dont il critique l’enseignement dans le livre) :

« Si  ! les jeunes générations savent peut-être une chose : lire les affiches. Nous les avons familiarisés, perméabilités à la pube américaine par voie d’étiquettes en franglais . Woolit, Kickers, Sunshine … la CIA qui organise en sous-main et en haut lieu nos programmes nous les a fait apprivoiser aux réclames d’hydrocarbures. Nous avons travaillé pour les rois multinationaux. »

Une réponse à “L’occitan, ce qu’en dit Claude Duneton

  1. Je me garde normalement de voir les langues du point de vue sociologique. Sinon, on doit discuter à perte de vue. Au Japon,
    les choses vont presque comme en France. Il y a autant de dialectes qu’en France (deux importants: le dialecte de l’ouest:
    de Kyoto et d’Osaka et le dialecte de l’Est: de Tokyo. Ils sont tous les deux en rivalité, quoique le japonais standard soit de l’est).

    Je suis né dans le nord dont le dialecte (l’intonation, l’accent, le vocabulaire) était si différent des autres que, lorsque je suis
    « monté» sur Tokyo, à l’âge de 18 ans, j’avais beaucoup de difficultés lorsque je devais « parler ». Donc, souvent, je me taisais,
    si besoin urgent n’est. Nous (les gens du nord) sommes donc un peu comme la génération de Claude Duneton. Nous avions
    honte de notre parler. Mon frère aîné, pathologiste des pommes (il était abonné à une revue scientifique en français, c’est un peu
    par lui que j’ai été intéressé par votre langue)), ne me parlait jamais même quand on était côte à côte dans un train métropolitain,
    car il était trop fier pour se faire remarquer par son accent particulier du nord (ancienne région mais considérée arriérée).

    Ce qui nous diffère des Français, c’est que les petits Japonais doivent, pendant six ans de la scolarité de l’école primaire,
    apprendre, en dehors de deux sortes de signes phonétiques japonais (hira-kana, kata-kana) qui n’ont rien à voir avec l’alphabet
    occidental (ils sont un peu comme signes mycéniens), quelques 8 centaines d’idéogrammes chinois: chaque signe représentant
    un sens accompagné au moins de deux lectures: japonaise et chinoise (ancienne). La faculté linguistique chez nous ne consiste
    donc pas, comme en France, à convaincre les autres par la parole mais à savoir écrire en bon japonais (un peu artificiel pour nous,
    gens du nord) en maniant plusieurs sortes d’écritures. La faculté de « parler» est secondaire, non pas nécessaire. On est bon
    ou mauvais dans l’art de maniement de ces signes.

    C’est dans ce sens-là que j’ai cité l’autre jour la parole de Françoise Nyssen comme un propos qui ne va pas aux pays comme
    le nôtre: C’est par le son que le cerveau apprend le plus efficacement. Les Occidentaux sont des phonétistes invétérés.
    Chez nous, le signe (qui ne se constitue pas de son et de sens, mais de forme flanquée de plusieurs sons et de sens) n’est
    donc pas arbitraire, mais il est nécessaire. Ne faut-il pas repenser le principe célèbre de Saussure: l’arbitraire du signe ?
    Amitiés. K.

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