Les migrants bretons en Limousin et en Dordogne

Vitte Pierre. Les agriculteurs « migrants » en Creuse. In: Norois, n°92, Octobre-Décembre 1976. pp. 509-527
;
doi : 10.3406/noroi.1976.3535

 

« Depuis le début des années 1950, le département de la Creuse a connu une vague d’installations d’agriculteurs, originaires des

marges armoricaines. Des aides-familiaux, de jeunes fermiers, ont quitté l’Ouest, où la pression démographique était forte, pour s’établir dans une région vieillie, attirés par la possibilité de structures foncières meilleures, et la perspective d’une certaine promotion sociale. Les oppositions entre ces nouveaux fermiers et la petite paysannerie creusoise, très aiguës au début, s’estompent peu à peu aujourd’hui, tandis que le rythme des arrivées se ralentit très nettement. » (NB: l’article date de 1976, nous sommes 40 ans plus tard !)
Et en Dordogne :
« C’est l’histoire d’un exil volontaire que la mémoire locale n’a retenue qu’à travers quelques lignes. Si l’évacuation des Alsaciens en 1939 vers la Dordogne parle à tous les Périgourdins, l’arrivée de 2 000 familles de Bretagne, dans les années 1920, est restée assez discrète.

À l’occasion des 90 ans de cette migration vers la Dordogne et le Lot-et-Garonne, le Pays d’Eymet propose trois journées Mémoires de pays, qui reviendront sur cet épisode à travers des témoignages (lire l’encadré).

« Aujourd’hui encore, le nombre de Bretons arrivés en Dordogne reste difficile à estimer. Il n’existe pas de statistiques officielles. Environ 2 000 familles sont venues avec cinq à six enfants, voire plus », rapporte Sylvain Le Bail, auteur périgourdin aux racines bretonnes qui raconte cette migration choisie dans son livre « Cœurs de Breizh », et qui sera présent à Eymet.

Paysans sans terre À l’origine de ce départ de la Bretagne, il y a la crise de 1921. Après la guerre de 14–18, la Bretagne se retrouve confrontée à une forte demande de baux par rapport à l’offre. Le prix des terrains connaît une inflation terrible allant jusqu’à 80 %.

« Comme il n’y avait plus de terres pour tout le monde, les Bretons ont dû faire des choix. Certains ont quitté la Bretagne pour les États-Unis, d’autres se sont reconvertis ou sont partis à Paris », explique Sylvain Le Bail.

En 1920, les syndicats agricoles du Finistère lancent un appel à leurs homologues pour recenser les territoires où des terres sont disponibles. La Dordogne répond à cette demande. Le Lot-et-Garonne est également retenu.

« Après la guerre de 14, la Dordogne s’est retrouvée avec peu de bras pour retourner la terre. Ici, c’était tout le contraire de la Bretagne, le cours des terrains agricoles s’était effondré. Pour le prix d’un hectare en Bretagne, vous en aviez trente en Périgord », poursuit Sylvain Le Bail.

C’est sous l’égide de l’office central du Landerneau, devenu aujourd’hui Coopagri-Groupama-Crédit Mutuel de Bretagne, que la grande migration vers le sud va s’organiser sous la houlette de son président, le comte Hervé de Guébriant, et avec l’appui de l’Église.

Trente-sept paysans partent en éclaireurs en Dordogne en juin 1921. Ils sont accompagnés par trois « pilotes », Pierre Le Bihan, François Tynévez et l’abbé Lanchès, qui les aident à réaliser les démarches en français, alors que la plupart ne parlent que breton.

Un choc des cultures Les familles bretonnes se regroupent par ferme, où les migrants ont souvent des contrats de métayers. On les retrouve dans le secteur de Saint-Astier, Sainte-Alvère, dans la vallée de l’Isle, La Double, mais aussi dans le Bergeracois, dans le canton d’Eymet et dans le Lot-et-Garonne voisin, dans les secteurs de Lauzun et Miramont.

« Ce fut un véritable traumatisme pour les familles qui savaient qu’elles ne reviendraient jamais sur leurs terres bretonnes, analyse Sylvain Le Bail. Ce n’était pas facile pour eux ici, ils étaient traités d’étrangers. Il y avait la barrière de la langue. »

Pour ne pas couper les Bretons de leurs coutumes, l’Église va maintenir le lien, notamment grâce à l’abbé Lanchès puis l’abbé Mévellec qui, en 1938, parraine à Bergerac l’Union bretonne du Sud-Ouest. Un aumônier est là pour recueillir la confession des fidèles en langue bretonne et un journal régional pour les immigrés bretons voit le jour.

Aux Périgourdins, les Bretons apportent la cuisine au beurre, alors qu’ici on ne jurait que par l’huile et la graisse d’oie. Ils introduisent aussi le labourage des terres avec des chevaux. « Ici, on utilisait les vaches. Pour les Périgordins, c’était très impressionnant de voir ces hommes qui commandaient leur animal à la voix », note l’auteur de « Cœurs de Breizh ».

« Très peu de Bretons sont repartis. Dès que la barrière de la langue est tombée, ils ont été bien intégrés », relève Sylvain Le Bail.

Quatre-vingt-dix ans après l’arrivée des premiers Bretons en Dordogne, il ne subsiste aujourd’hui que des patronymes à consonance bretonne, comme Le Cam, Prigent ou Le Bail, et des souvenirs de familles pour redonner vie à cette tranche d’histoire.  »

 

Plus récemment, une étude sur les migrations en France (recensement de 2006) :

https://www.insee.fr/fr/statistiques/1282758

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