» Haute-Vienne que pourra « , Antoine Blondin sur Raymond Poulidor

Tour-de-France

«Du moins est-il entendu une fois pour toutes que je parlerai de ce que je connais à peine et, le plus souvent, de ce que je n’aurai pas vu. L’incompétence, voilà mon privilège! Accordez-moi pourtant qu’elle n’exclut ni l’intérêt ni la ferveur…» Le 9 novembre 1954, Antoine Blondin, un jeune écrivain de 32 ans, ancien et éphémère professeur de philosophie au cours privé Sorbon durant l’Occupation, entame dans les pages de L’Equipe la première chronique d’une série hebdomadaire intitulée «La semaine buissonnière».

https://www.letemps.ch/sport/antoine-blondin-chronique-sportive-une-litterature-petillante

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https://www.lequipe.fr/Cyclisme-sur-route/Infos/Quand-antoine-blondin-celebrait-raymond-poulidor/1080899

« Le 21 juillet 1967, au lendemain de la dix-neuvième étape Bordeaux-Limoges – où Poulidor, le régional de l’étape, occupe alors la onzième place du classement général (il terminera finalement neuvième d’une course remportée par Roger Pingeon) -, Blondin évoque dans une chronique intitulée « Haute-Vienne que pourra », la « poupoularité » du coureur, une expression qui fera date… »

« J’observais hier, à différentes phases de l’étape, le visage familier de Raymond Poulidor. Il est grave et beau, buriné par ce qu’on a pris longtemps pour une sorte de difficulté à réfléchir et qui n’est sans doute qu’une formidable capacité de s’abstraire du contexte et de l’entourage. Le phénomène sentimental extravagant auquel il a donné naissance parmi les foules et qu’on pourrait baptiser la « poupoularité » ne semble guère l’atteindre, il l’accueille avec une indifférence plus proche du fatalisme musulman que du flegme britannique. Il n’y a ni sang-froid, ni humour dans les postures d’absence auxquelles on le voit si souvent s’abandonner mais plutôt une résignation absorbée en elle-même et la rumination d’un songe à jamais inachevé.

Au contrôle de départ, bruissant de la satisfaction diffuse qu’éprouvent les spectateurs à se voir révéler les petits rires d’intimité du coureur, lorsqu’il a l’air encore de sortir d’une boîte dans un maillot rafraîchi et que déjà perle à ses jarrets la petite rosée matinale des premières sueurs et de l’embrocation, le seul bruit de son nom cristallise l’enthousiasme et réveille des tonnerres affectueux, reléguant la silhouette jaune de Pingeon au rôle anecdotique du faire-valoir. Il est à lui tout seul la trame du roman et le dénouement du drame. Par une péripétie savoureuse, c’est à travers lui qui ne reflète pratiquement pas grand-chose qu’on cherche à déchiffrer la course et tant d’opacité laisse pressentir de fabuleux mystères.

Il se présente naturellement sur la ligne parmi les derniers, comme il convient aux vedettes à part entière que leur splendeur doit isoler et désigner. Mais il ne semble guère qu’il y ait dans cette observance une préméditation bien concertée et c’est d’un bref sourcil qu’il répond à la ferveur gloutonne dont on l’entoure. Tout cela glisse sur lui et il n’a de cesse de se fondre dans le troupeau ou d’aller se livrer à quelques ultimes manipulations mécaniques.

C’est pourtant en cet homme, accablé par des mésaventures sportives, mélodramatiques, qui excelle à faire dans le grand avec du petit, mais doit parfois se cantonner dans le petit quand l’entreprise prend de l’ampleur, que la presque unanimité d’un peuple a choisi de se reconnaître avec une partialité souvent déconcertante. Champion du « remettre à demain », Raymond Poulidor a la chance que les Eldorados qu’il convoite, sans cesse reculés et différés, soient à l’image de nos rêves avortés et de nos ambitions déçues, le mérite aussi d’accueillir les coups du sort avec une égalité d’humeur qui, elle, ne connaît aucune défaillance. Quand on pense qu’on aura pu lire à longueur de routes et à longueur d’années des phrases telles que : « Poupou, à toi le Tour 63 », puis : « à toi le Tour 64″… 65, 66 et la suite et qui, hier encore, on voyait déjà fleurir sous forme de calicots l’espoir et les promesses d’une victoire de Poupou dans le Tour 68, on ne peut s’empêcher d’évoquer les sarcasmes qui eussent accablé un Jacques Anquetil s’il eût fait montre aussi implacablement de carence à ses rendez-vous. Poulidor aura été, sur le mode majeur, le chef de file de ces coureurs, sympathiques et choyés, qui courent sur cycles « Fatalitas » et érigent la malédiction en vertu rayonnante.

Hier donc, Poulidor pénétrait dans cette province limousine dont il est issu et qui devient le coeur palpitant de la France, était ceux-là même où il allait naguère s’entraîner à la lanterne, une fois la dure journée agricole finie. Le Fausto Coppi de l’emblavure retrouvait ses champs et ses vallons moelleux, les bouches de ses rivières, et les plaques mates de ses étangs et surtout l’accent chantant au flanc des talus, qui sait rouler son nom avec délices mieux qu’aucun autre. Admirable Poulidor ! Incompréhensible Poulidor ! Tout autre, sans offusquer pour autant la modestie, eût cherché à se montrer sinon par quelque éclat – le monstre sacré est trop repéré – du moins par quelque geste, eût cherché à répondre à l’attente des fidèles, ne fût-ce qu’en adoptant une place privilégiée dans le peloton, ne fût-ce que par l’ébauche d’un sourire, comme on croit voir parfois le visage de l’idole bouddhique s’éclairer fugitivement. Au lieu de quoi, la casquette sur les yeux, l’air maussade, imperturbablement confiné dans les entrailles de la course, il passa cette journée à dérober à des dizaines de milliers d’admirateurs le bénéfice irremplaçable de la présence réelle. Et le plus fort est qu’aucun de ceux qui n’ont pu réussir à l’apercevoir n’ont eu un mouvement d’humeur, la réaction du dépit amoureux. Pour eux, la preuve de l’existence de Poulidor et sa majesté tiendront, comme celle de Dieu, dans le fait qu’on ne sait pas où il se trouve et qu’on ne le voit pas, mais qu’il est nécessaire à l’explication du système.

« Stablinski était parti, je n’avais pas à me montrer. Haute-Vienne ou pas, ce n’est pas moi qui décide de la physionomie de la course. » Cette justification tactique est des plus honorables. Mais l’exemple du sublime Stablinski, réussissant une fois de plus à réussir dans sa manière toujours recommencée, l’exploit toujours redouté et sans cesse accompli, est là pour prouver qu’il y a quand même également de la grandeur à faire ce qu’on attend de vous. »

Monsieur Jadis-couv

Et voici quelques extraits des chronique de Blondin :

Heureux qui comme Régis (Delépine) a fait un beau voyage
ou, comme celui-là qui conquit le maillot,
Puis s’en est retourné , car il n’était pas sot,
Vivre de ses contrats le reste de son âge.

Quand reverrai-je, hélas, de mon cher vélodrome
se dérouler l’anneau, et en quelle saison
raccrocherai-je au clou mon vélo, ma raison,
Et quel ami saura un jour me dire: « go home’?

Plus me plaît la kermesse autour de mon cher clocher
Que les longues étapes où je dois m’accrocher.
Plus que le rude effort me plaît la course fine.

Plus mes humbles succès que les trophées glorieux
Plus mes petits bouquets que trop de poudre aux yeux
Et plus que l’air malin la douce angevine

 

S’il faut de tout pour faire un monde, il faut du monde pour faire un Tour.

Une chaleur épouvantable écrasait la caravane. Certains coureurs se tiraient, cependant que d’autres tombaient en rideau.

N’oublie pas qu’on écrit avec un dictionnaire et une corbeille à papier. Tout le reste n’est que litres et ratures. 

cette caravane qui décoiffe les filles, soulève les soutanes et pétrifie les gendarmes […] tel un enfant qui pointe un doigt vers le manège pour réclamer : Encore un Tour !

Monsieur-Jadis-est-de-retour

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