Je me souviens de mon étonnement en lisant un tract de l’UNEF en 1967 qui exposait le budget normal d’un étudiant

J’y ai lu :

  • des frais de pressing
  • de théâtre, de cinéma, de café
  • des costumes
  • de restaurant (non pas de RU ! )

etc

Ma mémoire peut me tromper. Mais comme mes camarades de la Cité U Descartes à Poitiers, presque tous les frais listés sur ce tract nous ne les avions pas. On n’allait pas à l’opéra : il n’y avait pas d’opéra à Poitiers. Il y avait le Ciné U, pas cher. Et la femme de ménage (on avait une femme de ménage tous les jours !) qui faisait aussi ouvreuse au cinéma place d’armes, nous a passé quelques places (pour Paris brûle-t-il, pour Barbarella) On lavait nos vêtements dans le lavabo – l’eau calcaire de Poitiers n’avait pas la qualité de l’eau acide du Limousin ! – , on n’avait pas de costume depuis notre communion solennelle (et certains avaient utilisé des aubes blanches louées !), le café on le buvait dans nos chambres (de la poudre), le sucre venait du RU. Le petit-déj c’était dans la chambre. On avait à acheter la boite de Ricorée et le lait en poudre (on n’avait pas de frigo collectif). Le pain venait du RU du soir. Parfois aussi les plaquettes de beurre et la confiture. Mes parents me payaient le « linge de corps » (slips, maillots de corps et chaussettes). J’avais à mettre de la solexine dans mon solex acheté avec ma première paye après le premier Bac quand j’ai travaillé à l’imprimerie Fabrègue, l’imprimerie des mairies. Je ne suis pas peu fier d’avoir mis en classeur et porté à la gare pour les diriger vers tous les établissements scolaires et universitaires, les Lois et Réglements de l’Educ Nat. Je ne prenais jamais les transports en commun. Quand j’arrivais de St-Yrieix à la gare de Poitiers, je faisais comme les autres, du stop.

Nous ne rentions chez les parents que pour Noël et Pâques et début juillet. On profitait au maximum de la cité U et de ses services (salles de travail, de ping-pong, chauffage central, RU à côté (2)). Et j’ai monté avec des copains un labo photo, une discothèque financés par le Crous. On avait aussi Le Monde, le Nouvel Obs, La NR (La Nouvelle République) et le Canard Enchaîné. J’avais même invité l’exposition des dessins du Canard Enchaîné.

https://www.bnf.fr/sites/default/files/2018-11/biblio_canard_enchaine.pdf

Que demander de plus ?

Je ne me souviens pas du montant du loyer à la Cité U. Je me souviens que pour le 1er mai on était bien embêtés. Pas de RU. Et impossible de trouver un restaurant au tarif du RU. Pour le prix on pouvait s’acheter une petite boite de haricots blancs avec une saucisse dedans. Ou une boite de haricots avec une petite côte de porc. Le pain et le reste (dont les yaourts, oranges, c’était du rab du RU).

Quand j’ai fait mon mémoire de DES, mon cartable du collège, plusieurs fois réparé par mon père a craqué. Je m’en suis acheté un que j’ai toujours. Il me fallait porter pas mal de livres de la BU. Ce fut mon gros achat en 6 ans (4 ans de licence, 1 an d’IAE et 1 an de DS)

Je me souviens que la somme totale du chiffrage de l’UNEF était pour nous énorme. Et tellement supérieure à notre bourse (même pour ceux qui avait le taux plein !). Manifestement des étudiants vivaient dans un autre monde que le notre. Mais on s’en foutait bien.

On a même organisé pour Noël un voyage en bus et avion à Londres à 4. L’avion de la Skyway ne faisait que sauter la Manche, le reste se faisait en bus. A Londres on a couché dans un établissement du British Concile. La neige passait sous la porte et se déposait sur les lits. Quant au repas de Noël il y avait de la dinde au menu. On ne l’a pas vue. Après coup on s’est dit que les quelques petits morceau de matière sans goût ce devait être ça.

Pour l’été, on faisait moniteur de colo, on avait d’autres boulots. Par exemple avec un copain on travaillait au Centre d’Économie Régionale du Limousin dirigé par un prof au Présidial à Limoges. C’est lui qui en 68 (il faisait alors à Poitiers le cours de Démographie) m’a conduit à Limoges dans sa voiture. Pour aller de St-Yrieix à Limoges, c’était le stop et le solex qui m’attendait dans le fossé à côté du portail du carmel (un truc pour faire du stop sur la route de St-Yrieix !). J’ai fait veilleur à la Cité U. Je m’endormais. Et le matin, le laitier et le boulanger trouvaient la porte fermée à clé ! La honte. J’ai vite abandonné. En mai 68 pour mon premier voyage à Paris, ce fut le stop. Et à Paris la marche à pied. Je n’ai pu y découvrir le métro. Et l’hôtel ce fut le grand amphi de la fac de droit et cette satanée horloge qui faisait du bruit chaque fois qu’un des chiffre du cadran changeait.

On n’a pas construit de Cités U depuis des décennies. On a choisi d’autres systèmes d’aide (généraux ! bé, c’était la demande de non discrimination, ben voyons). Et puis quand j’ai commencé à enseigner, il se disait qu’il était très difficile d’étudier en étant en Cité U. C’était la fête permanente. Je n’ai pas vérifié ces dires !

En si peu de temps, un tel changement ! je n’oublie pas l’ambiance de travail à la Cité U au dernier trimestre. Les carabins étaient les premiers à bosser très tôt le dimanche matin. Certains lançaient un grand cri au bout de quelques heures pour se détendre. Il y avait le ping-pong pour notre récré. Une bonne suée, une douche et ça repartait. Et les salles de travail nous offraient un tableau pour un travail à plusieurs. Pas question de redoubler. Il fallait l’été pour les petits boulots (et la mer avec la colo !) et ne pas perdre la bourse !

Aujourd’hui les loyers en ville sont très élevés. Et les étudiants ne vont plus au RU. Je pense que peu sont ouverts le soir. Ils louent des appartements. C’est l’individualisation ! A la Cité U devant laquelle je passe tous les jours, je vois des rideaux différents aux fenêtres. Bé didon ! nous on aimait bien nos rideaux épais, tous pareils. Acheter des rideaux ! je ne sais s’ils étaient listés dans le budget de l’UNEF.

J’ai voulu vérifier mes souvenirs. Voici ce que j’ai trouvé sur le site de SUD (un syndicat qui n’existait pas dans les temps anciens !)

https://www.sudeducation.org/Pour-un-salaire-etudiant.html

 » […] l’occasion de cette manifestation, un sujet a été effleuré, celui des ressources des jeunes qui poursuivent des études, mais n’ont pas la chance d’être entretenus par leurs parents. C’est une vieille discussion. Elle était déjà d’actualité dans les années 60, lorsque l’UNEF d’alors revendiquait un salaire étudiant, indépendant des ressources des parents, et permettant à tous, même à ceux qui pouvaient être pris en charge par leurs parents, de s’en émanciper. (1)

Le modèle existait alors au sein même de l’Université, avec les Instituts de préparation aux enseignements du second degré (les IPES), où des étudiants se destinant à l’enseignement secondaire étaient recrutés et, sur le modèle des Écoles normales d’instituteurs ou des Écoles normales supérieures, devenaient élèves-professeurs, bénéficiant, contre un engagement de dix ans à enseigner dans l’Education nationale, d’un salaire de plein droit, qui, à l’époque, correspondait, pour les ENS comme pour les IPES, à un salaire d’enseignant en début de carrière. La création de ces IPES répondait alors au besoin pressant qu’avait l’État de recruter de très nombreux enseignants du second degré, pour assumer la massification des études secondaires. Salariés de plein droit, les Ipésiens cotisaient comme n’importe quel salarié pour la Sécurité sociale, les retraites, les allocations familiales. Dépouillés de ce qu’ils avaient de spécifique (le besoin de profs du secondaire), les IPES étaient, tout comme les Ecoles normales, un modèle dont la généralisation pouvait être revendiquée.

Nous savons ce qu’il en est advenu : les IPES, comme les Écoles normales d’instituteurs, ont été supprimés. La généralisation des études supérieures, l’accès de couches sociales démunies ou nettement pauvres à l’Université ont fait naître deux phénomènes parallèles : d’une part les « jobs » (qui se sont d’ailleurs substitué aux emplois salariés d’été par exemple, où le jeune touchait un salaire de plein droit), qui ont connu l’expansion que l’on sait, et d’autre part toute une série d’allocations, de bourses, qui ne permettent pas de vivre correctement et de mener à bien des études souvent coûteuses, et qui ont toutes leur origine dans le budget de l’État, c’est-à-dire dans la fiscalité.  »

Nous avons déjà parlé des IPES ici. Le rôle des IPES a été essentiel, comme celui des Ecoles Normales.  Mais on n’y entrait pas sans concours. Et pour passer ces concours nul besoin d’aller suivre des cours pour perdre son accent occitan !

Il y avait aussi l’équivalent pour les impôts. Un de mes amis avait ainsi pu acheter une R4 et il s’est fait ensuite coller ne désirant pas continuer dans cette voie. Mais il avait pu ainsi avoir une cagnotte pour terminer la licence. Et on a pu sortir un peu de Poitiers pour visiter les alentours (bien proches, disons max 10 kms).

(1) Oui ça ça nous faisait tiquer ! Surtout que certains distributeurs de tracts roulaient en voiture et ne travaillaient pas et étaient souvent absent des amphis.

(2) Je ne me souviens plus du prix du ticket de RU. Actuellement il est de 3,30 € pour un repas complet avec entrée, plat et dessert. Cuisiné sur place. Pas de cuisine centrale. Et un large choix. Ce qui étonne les étudiants américains (a three courses meal) et sans doute les Britanniques. J’ai connu ce que mangeaient mes collègues britanniques à midi dans une salle de leur fac. Mais quand je suis parti en retraite je voyais beaucoup d’étudiants prendre à la fontaine un grand verre de coca pour le prix de tout le repas ! Les enseignants déjeunaient au RU avec les étudiants.

2 réponses à “Je me souviens de mon étonnement en lisant un tract de l’UNEF en 1967 qui exposait le budget normal d’un étudiant

  1. octobre 1965- avril 1968. Prix d’une chambre privée à Lille à 200 mètres de la Faculté des Lettres : 100 francs. Bourse de la caisse des cadres : 150 francs. Un mois d’enquêtes à Usinor Dunkerque : 1000 francs. Le SMIG après les grèves de 1968 : 500 francs (+35% d’augmentation par rapport à l’avant grève). Mariage le 1er avril 1968 (à 24 ans). bien cordialement. Pierre

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