Deux anciens de Poitiers, Jean Bénard et Bernard Bobe

Ils furent présents dans l’amphi de sciences éco (ex amphi de sciences), à Poitiers quand la fac se trouvait en face de la splendide Église Notre-Dame-la-Grande.

Jean Bénard était professeur d’économie. Il faisait « Structures et modèles » . La différence entre ces deux termes ne fut jamais explicitée. Il m’a fallu attendre des années avant d’écouter une conférence à Nantes de Michel Serres, Le loup et l’agneau pour avoir une définition et une illustration pertinente et originale. Puis enseignant les spécifications formelles, je suis tombé dedans !

« La notion de structure, en tant qu’elle fait nouveauté dans la sphère des méthodes, est d’origine algébrique. Elle désigne un ensemble d’éléments, dont on ne précise ni le nombre ni la nature, ensemble muni d’une ou plusieurs opérations, d’une ou plusieurs relations, à caractéristiques bien définies. A supposer qu’on précise le nombre ou la nature des éléments, la nature des opérations, apparaît le modèle de ladite structure. L’exemple le plus simple, sans doute, est celui de la structure d’ordre. Elle désigne un ensemble d’éléments muni d’une relation d’ordre. Soit trois points A, B, C, alignés, soit un sens défini par la flèche sur la ligne D, la relation d’ordre entre ces trois points, éléments de l’ensemble, peut être celle de la précession ou de la succession. A est le prédécesseur de B, qui est celui de C. C, à son tour, est le successeur de B qui est celui de A. On voit immédiatement qu’aucun point n’est le prédécesseur ou le successeur de lui-même : la relation est non-réflexive. Que, d’autre part, si A précède B, il est impossible que B précède A : la relation est non-symétrique. Qu’enfin si A précède B et si B précède C, alors A précède C : la relation est transitive. Une relation d’ordre est non-réflexive, non-symétrique et transitive. Une structure d’ordre est un ensemble muni de cette relation. »

A, B, C. Le loup, l’agneau, et un troisième : Qui ? Qui te rend si hardi ? Qui ? On, peut-être. On me l’a dit.

3La raison du plus fort est bien une relation d’ordre. A ne saurait être plus fort que lui-même ; que A soit plus fort que B exclut que B soit plus fort que A, et si A est plus fort que B, si B est plus fort que C, il vient que A est plus fort que C. Sur l’ensemble des animaux présents, être plus fort définit bien une structure d’ordre. C’est le premier modèle, disons, biologique. Toute la question va devenir, bientôt, de trouver le plus fort, celui qui, dans l’ordre, n’aura pas de prédécesseur, et n’aura que des successeurs.

4Le meilleur est aussi une relation d’ordre. A ne saurait être meilleur que lui-même ; que A soit meilleur que B exclut que B soit meilleur que A ; si A est meilleur que B, si B est meilleur que C, alors A est meilleur que C. Deuxième modèle, disons, éthique, de la structure d’ordre. Toute la question va devenir, bientôt, de passer du relatif (de la relation d’ordre) à l’absolu, de trouver le meilleur, celui qui, dans l’ordre, n’aura plus de prédécesseur et n’aura que des successeurs. On bloque alors la fluence du transitif, la référence à la situation dans le cours du processus, et on atteint la stabilité, l’invariance : toujours. Enfin, l’utilisation du est n’indique pas autre chose que l’invariance des modèles dans la structure, d’où ceci qu’on n’a pas besoin de démonstration. Cela se voit, on montre, on ne démontre pas : il s’agit bien toujours du même processus.

Soit le courant d’une onde pure. Troisième modèle, topographique, celui-là, de la même structure. Il s’agit d’un processus irréversible, qu’on peut nommer, point par point, par l’amont et l’aval. Je ne vérifie plus les axiomes, ils vont de soi : nul point n’est en amont de lui-même, et l’amont de l’amont est encore l’amont et ainsi de suite. Le loup que la faim, non la soif, attire dans ces lieux, est plus haut que l’agneau, qui boit, dans le courant, plus de vingt pas sous lui. Aux limites, gauche et droite, la source et l’embouchure.  »

Cette conférence est disponible sous forme d’un article ici :

https://books.openedition.org/pusl/9710?lang=fr

 

J’ai conservé le cours polycopié de Jean Bénard. Je me souviens de sa fabrication. C’est à partir de notes prises en cours (tiens ! comme pour le Cours de linguistique générale de Ferdinand de Saussure  (pas celui dont la statue est à Chamonix !)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Cours_de_linguistique_g%C3%A9n%C3%A9rale

Il les relisait. Ces notes étaient dactylographiées à l’AGEP, rue de Blossac. Et tirées sur une tireuse à alcool comme j’en utiliserai à mes débuts à l’IUT de Nantes.

Bénard, Jean (1923-1992)

 

Économiste. – Docteur en droit (Paris, 1949). Agrégé des facultés de droit, option économie politique (1958). – Enseignant à Poitiers (en 1953), puis professeur à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne (après 1968). – Membre du Service des études économiques et financières du Ministère des Finances (dès les années 1950) ; chargé de planification, responsable du Centre d’études prospectives économiques à moyen et long terme (en 1960). – Membre de l’Institut de science économique appliquée (ISEA)
J. Bénard fut  secrétaire du Centre confédéral d’études économiques de la CGT. Cela m’est confirmé par cet article sur Charles Bettelheim que je conseille au lecteur.
Si ma mémoire est bonne, il me semble qu’il fut conseiller du gouvernement algérien. Il a dû être mal écouté, ou trop bien écouté !
Ses cours avaient l’avantage d’être très fouillés. C’était très théorique. Et pas de distance critique.
Ma mémoire doit me jouer des tours. Je doute. En effet, il me semblait que c’est Bénard qui nous avait traité des tableaux d’échange inter-industriels de Leontiev appliqués à la planification soviétique. Mais Leontief fut anti-communiste lis-je dans Wikipedia.
« Né à Munich, en Allemagne1, de Wassily W. Leontief, professeur d’économie et de Zlata Becker. Son père est issu d’une famille de Vieux croyants installés à Saint Petersbourg et sa mère d’une famille juive d’Odessa2,3. Leontief obtient sa maîtrise à l’université de Leningrad en 1924, à l’âge de 19 ans. Après avoir été arrêté plusieurs fois pour son opposition au communisme, il est autorisé à quitter le pays. Il poursuit ses études à l’université Humboldt de Berlin et y obtient son doctorat en 1928.Il part aux États-Unis en 1931, travaille d’abord pour le National Bureau of Economic Research, puis rejoint l’université Harvard en 1932. La même année, il épouse la poétesse Estelle Marks. En 1946, il devient professeur titulaire d’économie. En 1948, il fonde le Harvard Economic Research Project et en est le directeur jusqu’en 1973. À partir de 1949, il utilise les premiers ordinateurs disponibles à Harvard pour modéliser les données fournies par le Bureau of Labor Statistics, en divisant l’économie américaine en 500 secteurs, chaque secteur étant représenté par une équation linéaire. En 1973, il reçoit le « prix Nobel » d’économie pour ses travaux sur l’analyse entrée-sortie. Il rejoint l’université de New York en 1975, fonde et dirige le Center for Economic Analysis. Il meurt à New York, le , âgé de 92 ans.

Il est le père de l’historienne de l’art Svetlana Alpers.

Le Prix Léontieff pour l’avancement des limites de la pensée économique est décerné en son honneur. »

Mais ce n’était pas mieux du côté de l’école classique. Et puis avec lui j’ai complété ma formation de maths…je n’ose dire appliquées sinon appliquées à la théorie économique.
On était formés pour devenir ministres de l’économie. Pas sûr pour les finances !
Ah si nos présidents connaissaient Pontriaguine !
Charles Bettelheim… ses ouvrages étaient sur les rayons de la bibliothèque de sciences éco à Poitiers.
Comme d’autres profs de Poitiers, Bénard est parti à Paris après 68. Ah Paris !
Bernard Bobe a fait sa licence en même temps que moi. Je ne sais plus s’il a fait ensuite un DES. En tout cas, il a fait prof de sciences éco.
Bobe Bénard
Docteur ès sciences économiques et professeur agrégé des facultés de droit et de sciences économiques. A été Ford Foundation fellow à l’université de Pennsylvanie, professeur aux universités de Lille et Paris-Nanterre, puis chef de service au Commissariat général du Plan en charge de la politique scientifique et technologique. Professeur à l’École centrale de Paris, a présidé le comité d’évaluation ex post de l’initiative de recherche EUREKA. A été évaluateur extérieur à l’université de Manchester. Nommé chargé de mission pour la création de l’université de La Rochelle, a ensuite été délégué général pour la création du Polytechnicum de Marne-la-Vallée, délégué général de ParisTech, puis professeur émérite à Chimie-ParisTech. Est l’auteur de plusieurs ouvrages et articles.

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