« L’Auvergne absolue », Alexandre Vialatte

« L’Auvergne absolue » (éditions Julliard 1983)
Ce qui fait l’intérêt de l’Auvergne c’est qu’elle est remplie d’Auvergnats. S’il faut en croire les dernières statistiques elle en contiendrait même plus que Paris.
Ils vivent sur les flancs de montagnes abruptes, du produit de leur pêche, de leur chasse, de leur entregent et de leur industrie : les eaux, leurs fromages, leurs barrages, leurs confitures et leurs dentelles.
Ils ont des cheveux noirs, des yeux de braise, des dents luisantes et des chandails superposés, en laine épaisse,  les uns marron et les autres aubergine. Pour le 15 août ils en enlèvent un, à la Toussaint ils en ajoutent deux, à la fin de leur vie ils sont devenus pure laine, on se sert du grand père pour planter les épingles et le médecin, quand il l’ausculte, doit l’éplucher comme un oignon.
Que cherchent-ils dans ces lainages ? A avoir chaud. C’est parce que l’air est aigrelet. Même en été les nuits sont froides. Tout est aigrelet en Auvergne : le fond de l’air, le fromage, le vin, le son de la vieille. Et même un peu amer : la gentiane, le paysage, le saint-nectaire, la sève de l’herbe. Amère et drue, verte, antique ou nouvelle, l’Auvergne est notre dernier réservoir de fraîcheur. L’Auvergne est hivernale, venteuse et montagnarde et l’Auvergnat s’y groupe comme des moutons afin de mieux résister au vent.
L’Auvergnat se compose en gros, de la tête, du tronc et des membres. Avec la tête il pense à l’économie, avec les membres il la réalise, avec les mains il la met dans le tiroir
Un hôtelier me demandait : «  Vous allez à Clermont, qu’est ce que vous y cherchez ? » Je ne savais pas. Il me dit : « Moi je vais vous le dire, vous y cherchez l’ é-co-no-mie »  L’économie ? elle y est chez elle. Elle y a trouvé sa vraie patrie, elle y court sur les monts avec sa crinière d’or, l’Auvergnat l’attrape par les cheveux, la jette dans son coffre, la tasse, rabat le couvercle et ferme à double tour. Dans ses sous-préfectures il lui a dressé des temples, il les appelle des Caisses d’Epargne. Tous les chemins y mènent du haut des collines et sont constamment parcourus par des vieillards aux membres desséchés. Des hommes silencieux et capables, disposés derrière des guichets, prennent leur argent et l’inscrivent dans des livres. Les uns sont chauves et les autres barbus ; d’autres encore sont barbus et chauves, d’autres enfin ne sont ni l’un ni l’autre. Ils mettent l’argent dans de grands sacs de toile et le descendent dans des sous-sols climatisés où il fermente à la température convenable propre à l’intérêt composé.
Perdez l’espoir, en allant en Auvergne, de naître dans un lit-placard, de dormir sous le chaume. Ne croyez pas non plus que l’Auvergnat passe sa vie à danser la bourrée en jouant de la cabrette sur les flancs arides de ses volcans, à moins que ce ne soit pour les cartes postales, c’est-à-dire par goût grandiose du bénéfice commercial.
L’Auvergne est un meuble pauvre que la France a relégué longtemps dans sa mansarde, elle s’y est imprégnée d’une odeur de grenier, de vieux temps, de rêve et de bois de sapin. Elle sent la bure et la fumée. C’est un secret plutôt qu’une province.
C’est quand on l’a trouvée qu’on la cherche le plus … « 

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